Six ans après sa sortie en 2012, je vous propose de redécouvrir le fameux Frankenweenie de Tim Burton sous un autre angle d’analyse. Et il y a de quoi faire ! Entre adaptation d’une œuvre adulte pour un public plus jeune et références au livre de Mary Shelley publié en 1818, ainsi qu’aux précédentes versions cinématographiques du roman qui ont contribué à forger le genre de l’horreur aux États-Unis dans les années 30, vous découvrirez comment Tim Burton a su créer une œuvre à part entière, tout en rendant hommage à la créatrice du plus célèbre des monstres et à ses confrères réalisateurs.

Film produit par Walt Disney Pictures, Tim Burton n’en était pas à son premier coup d’essai. En effet, le film est l’adaptation d’un court-métrage qu’il avait lui-même réalisé en 1984. Côté scénario, la trame principale est restée la même: le spectateur suit l’histoire de Sparky, le chien d’un jeune garçon appelé Victor, qui est brutalement renversé par une voiture alors qu’il essayait d’attraper une balle de baseball. Victor décide alors de le ramener à la vie grâce à un procédé ingénieux basé sur des courants électriques. Mais tout dégénère lorsque ses amis veulent à leur tour ressusciter leurs petits compagnons. Côté identité visuelle, le réalisateur a jeté son dévolu sur une technique de stop motion associée à du noir et blanc. Un choix pas si anodin que ça, et qui constitue le premier point de mon analyse. C’est parti !

Un procédé créatif faisant écho à l’histoire même de Frankenstein

Ce qui me semble particulièrement intéressant dans ce film, c’est que Tim Burton a choisi, parmi toutes les possibilités qui lui étaient offertes en terme d’animation, la technique du stop motion. Technique majoritairement utilisée par des studios tels que Aardman ou Laika, elle ne lui était pas non plus totalement inconnue, puisqu’il l’utilise en 1993 sur L’Étrange Noël de monsieur Jack ou encore sur Les Noces Funèbres en 2004. Sur Frankenweenie cependant, elle trouve une saveur particulière étant donné le matériau d’origine: le livre de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, ainsi que les adaptations cinématographiques précédentes telles que le Frankenstein de James Whale sorti en 1931.

Rappelons que la stop motion est une technique qui nécessite la manipulation manuelle des objets afin de leur donner du mouvement. La plasticine utilisée pour ce genre d’animation, appelée communément « animation de pâte à modeler » permet aux animateurs de créer les mouvements et les expressions des personnages grâce à cette substance malléable. Ainsi, personnages sont presque des pantins manipulés par des animateurs. Et ce n’est pas pour rien qu’un animateur en stop motion est souvent décrit comme un dieu donnant vie à ses pantins. Susannah Shaw, dans Stop Motion: Craft Skills for Model, décrit l’animation comme suit: « Il ne s’agit pas juste de jouer aux poupées – cela ressemble davantage à jouer à Dieu. On doit aller au cœur de ce pantin, le faire vivre et ensuite le faire jouer. »

La notion de « jouer à Dieu » est au cœur de l’œuvre de Mary Shelley, elle y souligne notamment les conséquences terribles qui peuvent découler de cette propension à se prendre pour Dieu. Ce sont des mots que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres adaptations, telles que dans La Fiancée de Frankenstein en 1935 où le personnage de Mary Shelley, en début de film, indique: « Les éditeurs n’ont pas senti que mon but était d’écrire une histoire morale. La punition réservée à un homme mortel ayant osé se prendre pour Dieu ». Ainsi, l’animateur qui manipule et façonne son personnage peut être également décrit comme un Prométhée moderne, tout comme Mary Shelley avait décrit le personnage de Frankenstein. En effet, l’animation en stop motion utilise la pâte à modeler pour créer des personnages, et ce procédé fait écho au mythe de Prométhée qui, dans la mythologie, aurait créé les hommes à partir d’eau et de terre. Ainsi, Victor Frankenstein et les animateurs suivent le même procédé: l’animateur bouge et anime des corps inertes comme le fait Frankenstein avec sa créature. Il donne à ses personnages une personnalité et des expressions propres.

De plus, l’équipe de production a rencontré les mêmes difficultés lors de la création des pantins que Frankenstein lors de la création de son monstre. Dans le roman de Mary Shelley, Frankenstein indique: « Comme la petitesse de ses diverses parties constituait un grave obstacle à la rapidité de mon travail, je résolus, contrairement à mon intention première, de lui donner une stature gigantesque […] Après avoir pris cette décision, et passé plusieurs mois à rassembler et disposer convenablement mes matériaux, je commençai mon œuvre. » Sur Frankenweenie, l’équipe de production a dû créer des personnages faits de centaines d’articulations, ce qui a eu un impact sur leur taille.

Mais si Burton a choisi la stop motion, c’est aussi pour redonner vie à une esthétique particulière, celle du cinéma d’horreur des années 30. En 2012, à l’heure où la CGI bat son plein et où le modelage manuel (notamment pour la création de masques) se met en retrait, Burton choisit de revenir aux fondamentaux. Les artistes opérant sur le film vont travailler le maquillage des marionnettes à même le support, comme l’avait fait Jack Pierce en 1931 pour créer le masque du monstre pour le film de James Whale. Par ailleurs, Stephen Hessel, dans son livre Fear Itself: Reasoning the Unreasonable, définit l’animation en stop motion comme « une forme de réalisation associée de près, du moins dans le domaine de l’horreur, au King Kong des années 30. »

En utilisant la stop motion, Burton souhaite renouer avec les grands films d’horreur des années 30 tout en amenant cette histoire à un jeune public et en évitant ce que Gregory M. Colon Semenza appelle le « dumbing down cliché » ou la simplification excessive du matériau d’origine. En truffant son film de références, Burton permet à son public adulte de redécouvrir les codes de l’horreur et d’en saisir toutes les subtilités, et permet en même temps à son jeune public de s’immerger dans cette tradition de l’horreur, sans s’en rendre compte.

Une ode au cinéma d’horreur

Réinventer, réadapter, mais en se basant toujours sur ce qui a été fait avant pour proposer quelque chose de nouveau. C’est sans aucun doute la force du film: les nombreux hommages aux différentes adaptations de Frankenstein qui ont bercé l’enfance du réalisateur et ont influencé son propre film. Et cela commence dès le début du film, où l’on peut apercevoir Christopher Lee en Dracula à la télévision (l’acteur joua également le personnage de la créature dans Frankenstein s’est échappé en 1957).

Mais Burton ne se contente pas seulement de quelques apparitions furtives, il va même jusqu’à réutiliser certaines scènes, notamment la scène de clôture du film Le Retour de Frankenstein (1969) réalisé par Terence Fisher où la créature sort du feu pour saisir Frankenstein et le plonger avec lui dans le brasier.

Dans Frankenweenie, le chat-vampire saisit Sparky par la queue et le ramène à l’intérieur du moulin en feu pour continuer à se battre. Quant au character design, il n’a évidemment pas été laissé au hasard et renvoie à des personnages mythiques : le chien Perséphone a dans sa crinière une longue marque blanche qui rappelle un courant électrique, similaire à la coupe de cheveux d’Elsa Lanchester dans La Fiancée de Frankenstein et l’apparence de Nassor, ainsi que sa voix, sont largement inspirées de Boris Karloff, icône du cinéma d’horreur, qui devait notamment sa célébrité à son interprétation de la créature.

Quant à Edgar, il ressemble beaucoup à Ygor, du film Le Fils de Frankenstein. Plus qu’un simple assistant passif, il pousse Victor à expérimenter toujours plus, le faisant ressembler davantage à Ygor qu’à Fritz du tout premier Frankenstein. D’autres animaux sont également la représentation de divers monstres: le poisson est l’Homme Invisible, Colossus est la Momie, M. Moustache est un mélange de Dracula et de La Mouche, Shelley est Godzilla et les singes de mer sont semblables aux Gremlins. En effectuant ce mélange détonnant, Burton rend hommage au cycle Universal dédié aux monstres, une grande liste de films sortis entre 1930 et 1940 et qui restent considérés aujourd’hui comme la meilleure période du cinéma d’horreur américain (Dracula en 1931, La Momie en 1932 et beaucoup d’autres…)

De plus, pour ajouter à l’ambiance gothique du film et ainsi rendre hommage au film de James Whale, Burton utilise le noir et blanc. « Si le film avait été en couleur, il n’aurait pas été aussi bon. Pour moi, cela fait partie de l’émotion dégagée par le film. Cela fait partie de l’histoire. C’est un personnage à part entière ».

Les lieux choisis sont aussi un élément majeur de cette tradition de l’horreur. Très souvent dans les films de monstres (notamment du cycle Universal), l’horreur, le changement viennent d’Europe (un continent perçu comme un haut lieu de corruption) tandis que les États-Unis sont préservés de tous ces maux. Et c’est exactement ce que l’on retrouve dans Frankenweenie. New Holland (située aux US) est parfaitement propre, avec des rues bien alignées et des maisons bien rangées. Cette petite ville voit son quotidien bouleversé avec l’arrivée du professeur de sciences M. Rzykruski, qui, dans la version originale a un fort accent européen, contrairement aux autres personnages. Il est celui qui vient corrompre mais aussi revigorer ce territoire américain, puisqu’il est celui qui apprend à Victor les principes du galvanisme, conduisant à un chaos terrible en ville.

En ajoutant intertextualité et références multiples, Burton ancre son film dans le genre de l’horreur, mais il le rend aussi accessible à tous et notamment aux plus jeunes. Erin Hawley, professeur à l’Université de Tasmanie, montre que la scène de réanimation (qui est une réminiscence du film de 1931) devient un « lieu de rencontre entre adultes et enfants ». En effet les adultes qui connaissent l’adaptation de Whale sont invités à repenser cette scène du point de vue d’un enfant, tandis que les enfants ont accès à un moment culte du cinéma d’horreur. Frankenweenie ré-imagine un film et un roman autrefois peuplés de personnages adultes, regardé et lu par des adultes, en remplaçant les personnages principaux par des enfants et des animaux. Le but ? Redécouvrir un classique d’un point de vue différent, d’une perspective différente, et proposer une relecture du fameux roman de Mary Shelley.

Revisiter un classique

Exit donc le docteur fou et sa créature avide de vengeance, et place à un petit garçon et son chien. Contrairement à la créature d’origine, Sparky ne constitue pas l’ennemi numéro un (du moins à la fin du film puisque tous les habitants se réunissent pour le sauver car il a su prouver sa valeur en sauvant Victor, contrairement aux autres adaptations de Frankenstein où la créature essaie de se débarrasser de son créateur). Sparky, lui, a droit à une nouvelle chance.Il n’est pas celui qui mènera son créateur à sa perte mais celui qui le sauvera d’une mort certaine. Frankenweenie suit donc un processus d’humanisation de la créature dans un désir de la rendre attachante. Burton a choisi de renverser la relation entre Frankenstein et sa créature.

Dans le roman ainsi que dans les premières adaptations cinématographiques, Frankenstein est horrifié par sa créature, il n’a absolument aucun lien avec elle (il l’a constituée grâce à un corps sans vie et grâce à un cerveau récupérés de personnes qu’il ne connaît pas). Il la juge donc imparfaite et ratée, créant un conflit omniprésent entre créateur et créature. Dans Frankenweenie au contraire, Victor partage une profonde connexion avec son chien. Il le connaît personnellement et même lorsqu’il le réanime (la queue du chien n’est pas fixée correctement), il n’est pas révulsé par ses imperfections et promet même d’arranger ses défauts. « La créature » est également nommée : Sparky.

Mais Burton ne s’est pas contenté de créer une version édulcorée de cette histoire. Il propose au contraire deux chemins distincts. Le désir de transgresser la science est montré comme bon et comme mauvais. Il ne s’agit plus de seulement dénoncer le complexe de dieu d’un homme (comme pouvait le faire l’œuvre de Shelley au XIXème siècle), mais de montrer que, mu par de bonnes intentions, une tel processus de réanimation peut être bénéfique. Avec des « Et si ? » Burton opte pour un nouvel angle d’approche: Et si Frankenstein avait été satisfait de sa créature au lieu de la rejeter ? Et si la créature avait été acceptée par la société ? Le personnage du jeune Victor et la relation qui l’unit à son chien répondent à ces questions. Sparky n’est pas une « expérience ». D’ailleurs, lorsque Sparky est ramené à la vie, Victor ne s’exclame pas « Il est vivant » mais « Tu es vivant ».

Les autres enfants (Edgar, Nassor, Toshiaki) sont quant à eux avides de compétition. Dans leur comportement, ils rappellent fortement Frankenstein dans toute sa folie et sa colère. Toshiaki à la fin du film met d’ailleurs l’accent sur le fait qu’il a donné vie à sa créature, sous-entendant qu’il a donc un contrôle complet et total sur elle comme un dieu parlant à sa création.

Parce que leur seule aspiration est de gagner le concours de science, ils perdent le contrôle de leurs créatures dans des scènes qui rappellent les films japonais de monstres géants (comme Godzilla ou Gamera), contrairement à Victor. Les vices de l’Homme sont ainsi portés par des enfants (la compétition excessive, l’incapacité à garder un secret, l’incapacité à se fixer des limites). Frankenweenie se veut la représentation du fameux proverbe de Rabelais « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Plus que placer quelques références çà et là, Burton les utilise sciemment afin de permettre aux enfants de gagner une première approche du genre de l’horreur et du roman de Mary Shelley sans simplification excessive du matériau d’origine mais grâce à la transformation et l’adaptation d’une thématique adulte transposée du point de vue des enfants.

 

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