Après avoir découvert un film saisissant mêlant un point de vue personnel à la grande histoire taïwanaise, j’ai eu la chance de rencontrer Hsin Yin Sung, la réalisatrice d’Happiness Road.

Avant de se lancer dans le long-métrage, la réalisatrice a depuis 2009 sorti trois courts-métrages : A short film love, The red shoes et Single Waltz, surtout projetés en festivals. Son premier court-métrage a été primé au festival de Taipei en 2013, ce qui vient également d’arriver pour Happiness Road, qui emporte trois prix : celui du public, celui du meilleur film d’animation et le grand prix !

Nous sommes revenus sur son travail d’écriture, l’esthétique douce amère de son film et enfin sur l’impact d’Happiness Road sur le public taïwanais et international.

J’ai vu que vous avez travaillé en tant que journaliste, est-ce que des témoignages de la communauté taïwanaise immigrée aux États-Unis ont contribué au film, ou vous êtes-vous appuyée sur un vécu plus personnel ?

Hsin Yin Sung : En fait, c’est un mélange. J’ai vécu six ans aux États-Unis pour faire des études cinématographiques afin de devenir réalisatrice. Et il y a aussi mon vieux cousin Wen, qui était banquier et qui est devenu daltonien, ce que je n’ai pas appris quand j’étais petite mais lorsque j’avais une vingtaine d’années. Ces éléments-là sont inspirés de mon propre vécu, et je voyais aussi à cette époque l’arrivée de nouvelles populations aux États-Unis, ce qui donne vraiment un mélange des deux.

Lorsque que Tchi a des souvenirs, ils surviennent à la fois de manière onirique et brutale dans la réalité. Comment est venue l’idée de les transcrire de cette manière dans le film ?

C’est une femme adulte qui est malheureuse quand ses souvenirs arrivent, c’était important de souligner ce contraste par rapport à sa situation actuelle.

À propos de l’écriture des personnages, est-ce que pour la grand-mère, qui est un guide pour Tchi, vous avez procédé de la même façon en créant un patchwork de personnes rencontrées dans votre vie ?

Ma grand-mère, quand j’étais enfant, m’inspirait la honte car elle était une aborigène qui fumait et mangeait des noix de bétel, et aussi parce que j’étais éduquée et formatée dans le courant de pensée chinois (l’école et l’éducation se faisait en mandarin), donc les minorités n’étaient pas perçues comme une bonne chose.

La société change, donc on est amené à poser la question, pourquoi les femmes ne pouvaient pas fumer ? Pourquoi les aborigènes ne pouvaient pas être tels qu’ils sont ? Ce sont des questions que je me suis posées, mais au moment où c’est arrivé, elle est décédée.

Finalement, je me suis rendu compte que ma grand-mère était d’une intelligence terrienne, qui avait une vie simple et avait de quoi manger à sa faim. La tribu dont on parle est basée sur un système matriarcal qui fait que j’espérais timidement lui ressembler, d’avoir la parole, d’avoir le pouvoir et de trouver ma place.

Cette profondeur du personnage de la grand-mère se retrouve dans les autres personnages féminins, dans leur traitement en nuances…

You saw that because you’re a woman (en anglais dans la conversation). Vous l’avez vu parce que vous êtes une femme. (rires)

(Rires) Sinon d’un point de vue esthétique, le dessin rappelle la bande-dessinée et les couleurs sont toutes en nuances pastels. Avec quelles inspirations avez-vous travaillé ?

Pour moi, c’est une histoire assez lourde, l’utilisation de lignes assez simples vient du fait que je n’avais pas envie de surcharger l’image. C’est sûrement cela qui vous a donné cette impression de bande-dessinée. Le choix du pastel vient du fait qu’à cette époque-là, à Taïwan, tout était un peu gris et tamisé donc les couleurs ne sont pas vives ou criardes. Tout est un peu neutralisé, donc ça donne ce ton pastel.

Concernant l’exploitation du film, je souhaitais savoir comme le film étant déjà sorti à Taïwan, est-ce que vous avez eu des retours ? Avec ses thématiques autour du choc culturel et de l’immigration, Happiness Road peut s’ouvrir à un large public. Connaissez-vous déjà le parcours que fera le film ?

Le film est sorti en début d’année et c’est un OVNI car Happiness Road n’est pas un film classique ou un divertissement. Au départ, les gens ne savaient pas comment le situer donc au démarrage, l’exploitation a été très très mauvaise. Du coup, on l’a retiré de beaucoup de salles et à la fin, il en restait très peu.

Finalement, le bouche à oreille a créé un buzz sur les réseaux sociaux, les gens ont commencé à chercher où trouver des salles qui le diffusaient et le film a commencé à marcher à partir du moment où il y en a eu peu. Il y a des fans enthousiastes qui faisaient le tour des salles puis qui ont posté sur la page Facebook “C’est plein !! Archi plein !!” avec en parallèle la pénurie de billets. Ils partageaient aussi leur émotion devant le film en tant qu’adulte.

Je ne savais pas à quoi m’attendre à propos des réactions du public, le film a fait beaucoup de festivals et curieusement les retours sont partout les mêmes. Les gens, peu importe leur nationalité, ne connaissent pas forcément l’histoire de Taïwan mais sont touchés et ils retrouvent une part d’eux-mêmes à l’intérieur du film.

Par exemple, au festival de Hong Kong, la jeune fille qui s’occupait de mon accueil a vu le film trois fois et a été tellement émue qu’elle n’arrivait pas à parler. Ce qui est amusant vu qu’elle devait s’occuper de moi, et c’est l’inverse qui s’est passé.

À Tokyo, de grands réalisateurs renommés ont créé des groupes sur les réseaux sociaux pour promouvoir le film. C’était étonnant, car c’étaient des vieux monsieur ayant franchi toutes les étapes du cinéma d’animation.

Un jeune garçon brésilien m’a écrit une belle et longue lettre. Cette lettre expliquait qu’il y avait un putsch politique au Brésil et qu’il se sentait impuissant en tant qu’animateur face à la situation. Happiness Road l’a fait se sentir utile et investi.

Taïwan est la plupart du temps invisible sur la scène internationale. La sortie du film a produit une résonance et le film a rendu en quelque sorte une visibilité au pays. Cela m’a donné le courage de continuer…

Dans cette continuité, avez des projets en tête ? Peut-être que l’émotion du film va faire naître une nouvelle idée ?

Je suis en train de développer un nouveau projet mais ça a été tellement douloureux de faire ce film d’animation que je ne pense pas refaire de l’animation tout de suite… Mais ce n’est pas un refus définitif.

Tous mes remerciements à l’équipe d’Eurozoom.

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