Critique – Petit Moutard
Critique – Petit Moutard

Critique – Petit Moutard

Long-métrage en compétition au Festival d’Animation d’Annecy, Rotzbub alias Snotty Boy alias Petit Moutard nous arrive d’Allemagne et d’Autriche, il est réalisé par Marcus Rosenmüller et Santiago Lopez-Jover, et distribué par l’énergique Picture Tree International. Ce film irrévérencieux se détache du reste de la compétition par son caractère vulgaire et son esthétique particulièrement grotesque et réaliste.

Autriche, dans les années 60. Petit Moutard vit en rébellion contre l’étroitesse d’esprit petite-bourgeoise de sa ville natale. Il tombe amoureux de Mariolina, une fille de vendeuse de tapis itinérante manouche. Le jour où, au détour d’une conversation épiée, il apprend que les notables du village ont l’intention de chasser Mariolina et sa mère, Petit Moutard prend son courage à deux mains pour les sauver de la vindicte fomentée. Son talent pour le dessin l’y aidera. Un film d’animation politiquement incorrect et drôle, inspiré de l’œuvre et de la vie du dessinateur et caricaturiste Manfred Deix.

Tout commence où chacun.e de nous a commencé, dans un placenta. Le film nous place directement du point de vue du moutard, le bébé malicieux qui découvre son pouvoir d’action-réaction sur la paroi utérine. Lorsqu’il touche la masse informe, il déclenche une couleur : c’est le début de la création pour ce futur artiste. L’accouchement qui s’en suit nous annonce instantanément l’angle du film. L’humour outrancier sur la chair vaginale qui écrase le bébé est un moment impudique par excellence (mais pas le dernier). Il vous propulse en même temps que le héros dans l’univers sale et grossier d’un village autrichien rural où les mœurs de ses habitants vont nous être exhibés et surtout, critiqués.

Petit Moutard

Dans Rotzbub (premier mot qu’il entend et entendra pour le décrire) que la version française traduit plus volontairement “garnement” que “moutard” (le moutard étant traditionnellement un très jeune enfant plus qu’un enfant espiègle), il s’agit bien de critiquer, de provoquer et donc de caricaturer. Car c’est l’histoire de Manfreid Deix dont s’inspire le scénario. Manfreid Deix (1949-2016) est un grand caricaturiste, connu pour ses personnages gonflés et difformes, mettant en avant leurs travers moraux et la direction artistique de l’animation est clairement inspiré de cette patte insolente. Avec les producteurs Josef Aichholzer et Ernest Geyer, Manfreid Deix et l’équipe vont monter cette idée folle d’animer son art, son esprit et un bout de son existence à contre-courant. Vous pouvez d’ailleurs peut-être le retrouver dans le personnage de Poldi, tenancier d’un bar à l’américaine dont le whiskey porte le nom de l’artiste, c’est le lieu de la liberté et de la simplicité au sein du film.

Gottfried Helnwein (artiste et ami d’enfance de Manfreid Deix) décrit le film comme un “conte bizarre [illustrant] l’atmosphère puante d’un village où se terre du génie, des gamins prépubères, des nazis et des petits-bourgeois.” Ce qui est sale ou vulgaire est empreint de désir – au travers du désir hormonal d’une paire de seins, d’une forme pulpeuse finalement aussi pleine de douceur. Ici, on utilise le voyeurisme adolescent, rempli de fantasmes qu’on réprime en école religieuse, non pas pour des raisons morales mais bien pour révéler une hypocrisie sociale, teintée d’un reste de nazisme qui demande aux enfants de se rapprocher des personnes qu’on a désigné comme bonnes et de se positionner contre celles qui viennent bouleverser cet ordre déchu.

Les gens du voyage, gitans, manouches et tziganes qu’on a déporté pendant le règne d’Hitler sont donc forcément la cible de ce comportement, et c’est cette hypocrisie sociétale qui est dépeinte ici, en tant que film et dans son récit. Tout le monde embrasse ses vices tant qu’ils sont conformes : Trude peut devenir une icône sexuelle pour les adultes, pas pour les enfants qui la mettent en scène, et est donc un objet partagé en secret. Mais voyez deux gitanes libérées qui veulent simplement participer à l’économie locale sans pour autant contester les mœurs puritaines, et c’est une partie de la communauté qui s’enflamme dans sa xénophobie.

Petit Moutard

Qu’en est-il alors d’un contre-pouvoir ? De l’insolence adolescente ? Est-ce dans l’art que se trouve sa place ? Les deux facettes de la culture en étendard s’affrontent dans le film.

L’oncle, nommé “professeur”, représente un art politisé mais conformiste, qui en temps de guerre sert une propagande dite respectable aux symboles fédérateurs. Cet art pur et sans nuances sensé ériger l’humanité dans sa plus belle stature n’en est pas moins empreint de ces mêmes vices refoulés. Une conformité sociale que recherche aussi les habitants à travers des apparences passéistes : la fresque de l’église passe du nazisme à la religion mais c’est le même peintre qui est appelé à la produire ; la scène avec le coiffeur du village qui maintient une pilosité esthétique militaire est également une belle illustration du déni volontaire de modernité et du maintien de l’ordre.

Tandis que Rotzbub/Moutard (car il est après tout affublé de ce nom tout le long du métrage) représente l’art provocateur, vulgaire et criard. L’art impulsif qui révèle les désirs et les comportements. L’amour des corps, le désir au-delà des images. La caricature qui explose les tabous à la face des adolescents et des adultes. Le dessin est sa passion, son exutoire et il n’y a que là qu’il se sent chez lui. Pas dans l’avenir déterminé que ses parents et son village lui impose. Son amour pour Mariolina est d’ailleurs représenté par le dessin de manière douce, au plus proche de la réalité du grain de sa peau et de son regard. Car son art est moqueur, lubrique mais il est surtout sincère et honnête. C’est ce qu’il cherche à illustrer, une honnêteté décomplexée pleine de dérision apte à briser des codes hypocrites.

Petit Moutard est impertinent, vulgaire, drôle, grotesque et révélateur d’une vérité sociétale. Ce qui est le but ultime de toute caricature : la formule est donc réussie. Elle peut déranger, mais c’est là tout son enjeu, et pour ma part j’ai trouvé le propos aussi sincère et drôle que la volonté d’être libre, libéré des carcans moralistes. Un long-métrage que je recommande aux garnements les plus averti.es d’entre vous !

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