Lorsqu’on se faufile entre les modules destinés aux courts-métrages lors du festival international du film d’animation d’Annecy, on entends toujours un bruit de fond sur les œuvres qui impactent le public. A peine à la moitié de la semaine et déjà le nom du deuxième court-métrage de David Coquard-Dassault, Peripheria, se faisait plus présent dans les conversations.

Après un Prix André-Martin pour un court-métrage français et un prix du public franchement mérité, Peripheria, produit par Schumby Productions et Autour de Minuit, est désormais en lice pour se retrouver dans le dernier carré des nominés aux Cesar 2017, pas moins !

[message]Voyage au coeur d’un grand ensemble de banlieue laissé à l’abandon, Peripheria dresse le portrait d’un environnement urbain devenu sauvage : une Pompéi moderne où le vent souffle et les chiens rôdent, sur les traces de la vie humaine.[/message]

Ayant vu le film durant Annecy et l’ayant placé dans mon top personnel des courts-métrages, coincé entre Vaysha l’Aveugle et le très mignon Moroshka, il fut bénéfique de revoir Peripheria sur Arte (ce qui est toujours possible actuellement) afin de l’apprécier en dehors du contexte du festival, qui rend toujours plus difficile et exigeant, et de formuler quelques questions pour son réalisateur, David Coquard-Dassault.

Comme pour votre film précédent, l’ondée, on retrouve ici une focalisation sur les grands ensembles urbains. D’où vient cette fascination, est-elle reliée à une pratique personnelle comme celle de l’urbex ?

Non, cette exploration reste artistique ; sans doute due à une longue période passée dans les trains, à observer les immeubles défiler le long des rails, comme des paquebots à la dérive… J’aime l’environnement urbain car je considère, comme Max Beckmann, que la ville est un grand orchestre humain.

L’ambiance est toutefois très différente, plus pesante, par moment plus étouffante…on tire vers le cinéma de genre. Cette influence était-elle une volonté de départ ou plutôt une incidence constatée lors de l’évolution du concept ?

Je dirais une conséquence. Les cités-dortoirs, colossales, sont un symbole très fort des sociétés modernes ; des lieux controversés, chargés d’histoire et de mémoire… Une fois désincarné, le sujet a déteint et le film est devenu de plus en plus noir, désespéré. Les bâtiments forment un labyrinthe obscur et inquiétant, aux couloirs sans fin. Cet immense champ de ruines augure, d’une certaine façon, notre propre disparition.

Si les humains ne sont pas présent à l’écran, tout suggère leur présence passé : le mixage sonore, les tags sur les murs, un ballon oublié, les jeux d’enfants. Cette invisibilisation résulte-t-elle du prolongement de votre court précédent, où les humains étaient déjà très caricaturés ?

A l’origine, il s’agissait de porter un regard extérieur sur la population des grands ensembles de banlieue, de la guetter au sein de son environnement: les cages d’escalier, les appartements, les parkings… Un peu comme dans L’Ondée, finalement. Peripheria est plus radical car la question humaine est traitée par l’absence ; le choix a été fait de n’en garder que le souvenir. Les anciens habitants s’inscrivent en creux à travers des traces, des réminiscences. Comme à Pompéi, ces vestiges de civilisation témoignent de la vie dont la cité fut jadis le théâtre.

Contrairement au mixage sonore, la musique est très pesante et appuie le côté monumental du décor. Comment s’est passé cette partie du travail avec Christophe Héral ?

J’aime avoir une idée précise des instruments avant de commencer un film. Les tambours géants Taiko, les instruments idiophones qui soulignent le déplacement des chiens, l’orgue et son architecture haute, verticale. J’ai composé une maquette très proche de la musique définitive, avec des œuvres de Geinoh Yamashirogumi, Arvo Pärt, Jonny Greenwood, afin de définir le rythme et l’ambiance du projet. Le compositeur crée ensuite sa propre partition en parallèle, propose plusieurs pistes en rapport avec la maquette. Le thème principal joué à l’orgue, entre autres, est directement improvisé sur l’image finale.

L’esthétique de Peripheria est très sensitive, entre les décors brutalistes et les silhouettes des chiens, qui ne sont pas n’importe quels chiens, puisqu’on distingue celle de lévriers (une race qui, historiquement a été la première a avoir été obtenue par l’homme). Un choix purement visuel ?

Disons que le fond et la forme sont liés. Les chiens noirs, nés dans la cendre, confèrent au film une dimension mythologique, voire fantastique. Leur silhouette frêle contraste avec l’immense structure et ses piliers de pierre. Cette fragilité les rapproche de l’homme, esquisse un parallèle entre leur destin et le nôtre. Le style du film doit beaucoup à son approche contemplative. J’ai eu à cœur de faire le portrait de ces cathédrales de béton afin de porter au mieux leur présence sourde à l’écran.

Le court amorce à sa moitié un genre de compte à rebours, à la fois dans l’ambiance et dans une forme d’urgence à l’adresse du public puisque chacun connaît ce type de sirène pour ce qu’elle annonce. Cette idée s’est-elle imposée dès le départ ?

La sirène, avec son cri caractéristique, annonce un danger inconnu et renforce ce sentiment de fin du monde que beaucoup s’accordent à trouver dans le film. Au cours de l’écriture, ma co-scénariste (Patricia Valeix, ndr) a avancé assez vite la possibilité de détruire la cité. Il m’a fallu du temps pour l’accepter, car je souhaitais la dépeindre comme un lieu immuable, un temple qui survit au temps, à ses habitants… Les grands ensembles sont comme toutes les constructions humaines, démesurées et fragiles ; rien n’est éternel.

Cette nomination aux césar reste une forme d’aboutissement pour un projet qui a déjà atteint son public (j’ai notamment vu le court-métrage à Annecy). Quelle est votre actualité ? Des ambitions d’aller vers un long-métrage ? De continuer sur le court-métrage ?

Les récompenses sont, dans le meilleur des cas, subjectives… Considérant le court-métrage, c’est un superbe espace de liberté, où tout reste à faire. J’aimerais développer quelque chose de plus long, mais pas forcément aller vers le long-métrage et ses compromis. Mon prochain projet, encore à l’état d’ébauche, serait idéalement une sorte d’opéra animé, en plusieurs actes. Rien n’est arrêté mais il y sera question de foi, d’univers, de rémission. Surtout, il se passera dans la nature ; j’ai dessiné assez de béton…

Merci à vous. 


Peripheria est toujours visible sur le site d’Arte jusqu’au 21 avril 2017.

Tous mes remerciements à Pauline Ginot d’Autour de Minuit pour la mise en relation et à David Coquard-Dassault pour sa disponibilité et sa gentillesse, ainsi que d’avoir fourni les visuels moins connu de son court-métrage se trouvant dans cette interview.

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