Attendu dans ces colonnes avec une certaine impatience, le nouveau long métrage de Duncan Jones depuis Mute aura su prendre son temps pour être projeté sur un écran devant un public. Fort heureusement pour nous, le réalisateur et son producteur Stuart Fenegan ont choisi le Festival International du Film d’animation d’Annecy pour sa première mondiale !
Tiré d’une BD de l’hebdomadaire anarchique 2000 AD, le film suit 19, soldat d’infanterie génétique largué par erreur derrière les lignes ennemies lors d’une opération militaire secrète. Armé des biopuces de ses frères d’armes disparus, il doit prévenir sa hiérarchie que la mission n’est pas celle qu’on leur avait présentée.
Adapté de la bande dessinée créée en 1981 par Gerry Finley-Day et Dave Gibbons, le film de Duncan Jones commence comme tout bon film de guerre avec une spectaculaire tentative d’attaque sur les lignes ennemies de Nu Earth, qui voit nos soldats génétiquement modifiés réussir de justesse à une embuscade qui ne laisse présager rien de bon pour leurs perspectives de survie. Sauvegardant un maximum de ses frères d’armes dans son équipement, 19 doit pousser plus loin dans les terres désolées de Nu Earth pour trouver un moyen de communiquer avec sa hiérarchie.

Et c’est à partir de ce moment que le film devient bizarre. Dans une tradition et une inflexion très bande dessinée (Rogue Trooper n’est pas né dans les pages de 2000 A.D. pour rien), dont la forme était déjà très bien exécutée, c’est désormais le fond qui rejoint la bataille de plusieurs manières.
Tout d’abord en mettant sur le chemin de nos protagonistes une galerie de personnages à la fois menaçants et hilarants, depuis le duo composé de M. Brass et M. Bland (Matt Berry et Jemaine Clement, délicieux et méprisables) au tireur d’Elite français Vichy (Peter Serafinowiz, dont l’accent français est à se tordre de rire) jusqu’au généraux Sudiens (Sean Bean et Diane Morgan) dont l’objectif prioritaire est de se renvoyer la balle, au sens figuré !
Les frères d’armes de 19 ne sont pas en reste : Bagman, Gunnar et Helm ne se prive pas de commenter et critiquer les actions et réactions de notre GI solitaire et plutôt taiseux lors de la première moitié du film. Cette personnalité lui permet de bénéficier de beaux moments de contemplation mettant en valeur les superbes décors de Nu Earth, dont les nombreuses touches de couleurs et les multiples vista font merveille.

Véritable cheval de Troie, Rogue Trooper avance sous les oripeaux du film de guerre pour alterner des séquences intimistes avec d’autres à l’humour cinglant très britannique, profitant des personnages introduits pour marteler des messages bien sentis tout en restant très fun et dynamique, aspect encore renforcé par l’esthétique des personnages.
Mettons-nous d’accord : il est inévitable que certains moments du film ne vous plongent pas dans la Vallée étrange, mais c’est à mon sens habilement embrassé par la direction artistique des personnages, dont la post-humanité grotesque rappelle celle qu’on pouvait croiser dans les anciens films de Caro et Jeunet (impossible de ne pas penser à La Cité des enfants perdus).

En cela, je n’avais pas été impressionné par la capacité de la 3D de pouvoir caricaturer des personnages semi réalistes depuis Les Aventures de Tintin, sachant que la production de Rogue Trooper a opéré dans des limites de budget bien plus strictes que ce dernier.
La mise en scène de Duncan Jones met justement l’accent sur une excellente spatialisation de l’action ainsi que que de beau focus sur les visages de ses personnages au moment opportun, compensant les limitations de son budget avec astuce. Les vingt premières minutes sont à ce titre un exemple de clarté, tout comme les confrontations parsemant le métrage, mais je ne vous en dirais pas plus pour préserver certaines surprises.
Cerise sur le gâteau : la musique de Rogue Trooper est signée par l’excellent Bear McCreary qui a une excellente raison ici de sortir sa cornemuse pour ouvrir le générique sur un chant guerrier qui évoque déjà la manière dont le film va narrativement s’infléchir . Outre le travail du compositeur, le film est parsemé de morceaux de musique souvent intradiégétiques, et ce n’était certainement pas dans celui-ci que je m’attendais à entendre Edith Piaf !
A tous les niveaux, Rogue Trooper ressemble à une anomalie de cinéma : un film du milieu que nul n’ose faire et proposer au public, une avalanche d’idées visuelles et de mise en scène qui rappelle parfois cette première fois où on a découvert Shaun of the Dead d’Edgar Wright : un film de genre, mais pas que ça, un comic book movie mais pas que ça, un film de guerre mais pas que ça. C’est cette alchimie rare, triple distillée dans une série B d’envergure. Et un conseil : restez pour admirer le superbe générique de fin !
Rogue Trooper ne possède pas encore de date de sortie française.