J’aime les filles, produit par l’ONF et adapté de la bande dessinée “On Loving Women”, nous raconte la naissance du sentiment amoureux féminin dans différentes situations. La cinéaste Diane Obomsawin explore ainsi, grâce à ces personnages mi-humain mi-animaux, l’homosexualité de façon colorée et douce.

La réalisatrice a récemment remporté le Grand Prix Nelvana au festival international du film d’animation d’Ottawa. J’ai eu la chance d’avoir un long entretien par Skype avec elle, nous avons parlé de son court-métrage évidemment, du passage de la bande dessinée à l’animation, mais aussi de l’impact militant de son travail.

Alors, êtes-vous contente d’être présente dans la sélection au Festival d’Ottawa ? Pas trop de pression ?

Diane Obomsawin : Oh non ! C’est un festival avec lequel je suis familière, je suis contente de revoir des gens et des lieux que j’aime !

C’est marrant… la pression, j’y repensais ce matin justement, c’est déjà une chance immense de pouvoir faire un film, alors les attentes grandissent avec les festivals et grandissent encore… Alors j’essaie de me calmer par rapport à ça. Par contre, je croise les doigts pour que mon court soit vu le plus possible !

Dans “J’aime les filles”, on retrouve beaucoup de motifs animaliers, que ce soit dans les personnages ou le décor, comment avez-vous conçu votre univers ? Est-ce qu’on peut y voir le côté animal de l’être humain ?

D.O : Oui ! Je pense qu’on peut y voir le côté animal de l’être humain comme faisant partie de la Nature. Aussi, il y a le jeu d’enfant qui consiste à voir à quel animal ressemble tel être humain, je m’amuse à ça depuis toujours.

Il y a aussi le fait que je ne dessine pas très bien de façon réaliste et c’était une manière pour moi de les différencier en leur mettant des grandes ou des petites oreilles, un museau…Sinon je dois dire que ça se limiterait à des traits et des petits points pour les pupilles. Si j’avais un trait plus réaliste, j’y mettrais plus de nuances, je pense.

Aussi, par rapport aux filles qui m’ont raconté leurs histoires, ça leur a fait plaisir de se reconnaître sans se reconnaître parce que ce sont des animaux. Elles avaient une distanciation dans le fait de se retrouver en petit chat dans une histoire, par exemple. Elles se reconnaissent dans la fidélité de la narration mais avec du recul, beaucoup m’ont fait ce commentaire.

Votre court dévoile une sensualité et une approche sensible de la sexualité, comment avez-vous travaillé cela ?

D.O : C’est drôle ! Parce que je fais communément ce qu’on appelle des bonhommes et je dessine depuis que j’ai dix ans. Cela a pris des années avant qu’on puisse différencier un homme et une femme, alors ça a pris encore plus de temps avant qu’il y ait de la sexualité.
C’est quelque chose auquel je tenais car je voulais vraiment que les lesbiennes aient une sexualité, je ne voulais pas qu’on croit que ce soit juste de la tendresse, de l’amitié.

C’était important qu’elles aient une vie sexuelle qui leur appartiennent vraiment et que je le montre. Vu que j’ai un trait qui n’est pas réaliste, je me suis inspiré des peintures de la Renaissance (Courbet, par exemple) que je me suis amusée à décalquer en les remodelant aux proportions de mes dessins. J’ai eu beaucoup recours à cette technique pour qu’elles soient vraiment sensuelles.

Pour le film, j’ai eu le même problème, d’abord on a embauché deux comédiennes car en animation dès qu’il y a deux corps qui se touchent, ça devient difficile à animer. J’ai utilisé la rotoscopie mais je me suis rendu compte que, pour mes personnages, je n’avais pas besoin de psychologie et donc ce n’était pas nécessaire de demander cela à des comédiennes.

J’en ai discuté avec mon producteur et je me rends compte que la psychologie des personnages, ça ne m’intéresse pas beaucoup. Je préfère que mes personnages gardent leur mystère et je sens déjà qu’ils y ont un cœur, du sang qui coulent en eux. Du coup, j’ai demandé à deux danseuses qui ont plus l’habitude du rythme, de la musicalité et du corps pour mimer les scènes d’amour.

Il y a une scène avec des criquets que j’ai du enlever car le lit était trop mou et c’était maladroit, on les voit au bord de la fenêtre et c’est très bien comme ça !

Il y a eu un travail d’adaptation entre la bande dessinée et le court-métrage : quel a été le processus d’écriture ? Y a-t-il eu beaucoup de sacrifices ?

D.O : Oui ! Beaucoup ! On peut voir la bande dessinée comme une ligne horizontale* où l’on raconte des histoires, des histoires…Ici, on peut compter dix histoires. En plus, on peut prendre le temps et ça coûte pas cher ! Tu peux prendre deux ans et faire trois cents pages, j’ai pour ma part pris un an pour raconter mes dix histoires et j’aurais pu en raconter plus.

La première fille que j’ai interviewé, ça pris deux heures et ça a été très dur pour elle. Elle est passé par tous les stades, l’amour, les peines d’amour. C’est pour cela qu’après j’ai décidé de les interviewer pendant vingt minutes, c’était plus facile pour elles et mon album ne pouvait pas faire mille pages.

Pour un film d’animation de huit minutes, si j’avais voulu transcrire les dix histoires, ça aurait fait un long métrage. Pour le court, j’en ai gardé quatre. Dans le processus, tu en perds beaucoup en horizontalité mais tu en gagnes en verticalité*, avec les voix, la musique et les couleurs. En fait, en disant moins, j’arrive à en dire autant que dans le livre.

Il y a le mouvement aussi, en bande dessinée j’arrive à raconter plus de faits mais pour la sensibilité, le temps et le mouvement sont important. Les moments où les mains se touchent apportent beaucoup à l’histoire.

(*ndr : il s’agit de deux pratiques créatives qui diffèrent. L’horizontalité concerne la création linéaire dans l’univers de l’illustration, tandis que la verticalité consiste à rajouter du relief par les moyens esthétiques et musicaux de l’animation.)

J’ai pu voir qu’une de vos lectrice s’était fait tatouer le personnage principal, comment vivez-vous l’aspect militant de votre œuvre ?

D.O : En tant qu’auteur, tu fais des choses, tu ne sais pas combien de lecteurs vont être touchés. Peut-être trois, peut-être mille. On n’a aucune prise là dessus et l’impact que cela peut avoir sur quelqu’un.

Ça, par exemple, c’était très touchant ! Elle m’a écrit une belle lettre et un an après, elle m’a envoyé la photo de son tatouage. C’était une jeune fille qui souffrait beaucoup et qui s’est identifiée au personnage de Catherine. On pense que beaucoup de choses sont acquises dans notre société mais ça reste très dur quand on est homosexuel.

C’était important que ce soit une bande dessinée destinée à la jeunesse car ça reste à cet âge là qu’on assume pas encore sa sexualité. La première question que j’ai posé à mes amies ce n’est pas le premier amour mais plutôt la naissance du premier baiser, même inconsciemment. Alors ça peut remonter à loin, loin…

Moi, par exemple, quand j’ai déménagé quatorze fois, à chaque fois, je choisissais une fille dont je tombais amoureuse, je ne le faisais pas consciemment. Je me disais “Tiens, c’est drôle, encore une fille et pas un garçon”. Je m’en suis rendue compte avec le temps, d’où l’importance que le film et la bande dessinée soient destinés à la jeunesse.

En fait, j’ai une amie à San Francisco, pourtant un lieu mythique pour l’homosexualité, ses deux mères sont lesbiennes. Quand elle a eu 18 ans, elle s’est rendu compte qu’elle était lesbienne aussi et ça a été dur à vivre pour elle. Elle avait pourtant le contexte idéal. Et aussi dans certains pays, l’homosexualité est passible de peine de mort, ça me fait de la peine d’y penser.

J’ai eu un autre témoignage aussi, d’une jeune fille du Missouri (le livre fonctionne bien aux Etats-Unis) qui faisait sa thèse sur le queer et le lesbianisme dans la littérature, elle a voulu offrir un de mes dessins à sa soeur jumelle qui avait une petite amie depuis toujours. ça m’a touché que mon dessin ait participé à leur fête.

En tant qu’illustratrice et réalisatrice, quel regard portez-vous sur la représentation et la place de la femme dans les différents médias ?

D.O : En fait dans les festivals de film d’animation où je vais, c’est un monde de gars, il y a pas mal de testostérone ! Ça me fait un effet stroboscopique quand je vais me coucher le soir ! (rires) En fait, pour les femmes, c’est pas gagné non plus, même s’il y a des efforts qui sont fait, notamment dans l’illustration.

Alors, au niveau des personnages, on a toujours droit au même stéréotype avec une petite taille, des grosses fesses et des gros seins. D’un autre côté, on retrouve toujours des petits garçons qui vont à l’aventure et font des exploits. C’est une réponse spontanée, c’est ce qui me vient à l’esprit quand je pense au cinéma.

Merci pour cet interview.

Merci à vous.


Vous pouvez retrouver la bande dessinée de Diane Obomsawin « On Loving Women » sur Drawn & Quarterly

Un grand merci à Nadine Viau pour l’organisation de l’entretien.

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