Locarno 2026 – Rencontre avec Elisapie Isaac et Marc Séguin pour le court « Piluk »

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Passé plus tôt par le Festival international du court métrage à Clermont-Ferrand, Piluk, réalisé par Elisapie Isaac et Marc Séguin et produit par l’ONF, voyage cette semaine au Festival de Locarno :

Née à Salluit au Nunavik, Elisapie Isaac (dite Elisapie) est une autrice-compositrice-interprète, réalisatrice et militante inuk. Après s’être installée à Montréal en 1999 pour étudier dans la communication, elle se fait connaître grâce au documentaire Si le temps le permet (2003), puis avec le duo folk-rock Taima, qui remporte un prix Juno en 2005. En solo, elle développe une œuvre intimiste et engagée chantée en inuktitut, en anglais et en français, notamment à travers l’album The Ballad of the Runaway Girl (2018). En 2023, son album Inuktitut, composé de reprises de classiques du rock réinterprétées dans sa langue maternelle, remporte un vif succès critique et commercial. Véritable ambassadrice de la culture inuite, Elisapie met sa création au service de la mémoire et des droits des peuples autochtones. Elle est notamment Compagne de l’Ordre des arts et des lettres du Québec.

Diplômé en beaux-arts de l’Université Concordia, Marc Séguin est un artiste multidisciplinaire, à la fois peintre, romancier et cinéaste. Dès sa première exposition en 1996, il attire favorablement l’attention des critiques et des collectionneurs. Ses tableaux font partie des collections de plusieurs grands musées tel que le Musée d’art contemporain de Montréal, le Musée des beaux-arts de Montréal et le Musée national des beaux-arts du Québec. Son œuvre comprend également sept romans et un recueil de poèmes. Le premier long métrage de fiction qu’il a réalisé et écrit, Stealing Alice, est sorti en 2016. En 2017, il a réalisé le documentaire La ferme et son État, un portrait actuel des forces vives et des aberrations en agriculture au Québec.


Avec sa durée de dix minutes, Piluk est marquant par sa gestion de la temporalité et de sa musicalité que l’on observe par le biais de son protagoniste mi-humain mi-déité. L’abstraction des traits, portée par les respirations plus ou moins saccadées, rend l’expérience du court d’autant plus immersive pour le spectateur.

La musique, composée et chantée par Elisapie, s’appuie sur des respirations qui donne vie au protagoniste. Le choix de cette épure musicale peut se rapprocher de groupes tels que The Hu ou Otyken, qui s’inscrivent dans une pratique et une valorisation de leur patrimoine culturel. Pour ma part, la découverte d’Elisapie s’est révélée belle et inspirante.

Si votre chemin croise celui de Piluk, je vous invite à le découvrir.


J’ai eu l’opportunité d’échanger avec Elisapie Isaac et Marc Séguin sur le terreau créatif de ce court métrage :

J’ai pu voir le court-métrage en avance grâce à Nadine et j’ai été très impressionnée par le mélange de vos deux styles artistiques et musicaux, ainsi que par le message très fort qu’il porte. Pour commencer, j’aimerais savoir comment vous vous êtes rencontrés et comment a germé cette envie de faire un court-métrage ensemble ?

Marc : Elisapie a joué dans un long-métrage que j’ai réalisé il y a plusieurs années, et nous nous sommes liés d’amitié à cette occasion. Au départ, je lui avais demandé de participer car j’avais besoin d’une traduction. Par la suite, elle m’a proposé de collaborer sur un projet de chanson pour la sortie d’un de ses albums. Nous sommes allés voir l’ONF. Ces derniers ne font pas de promotion musicale à proprement parler, mais ils nous ont dit : « Si vous deux, vous arrivez avec un projet commun, nous aimerions beaucoup vous rencontrer et vous écouter. » Tout est parti de là, de cette envie partagée de travailler ensemble.

Dans le court-métrage, il y a une dimension féminine très forte, tout comme dans vos chansons, Elisapie, notamment ce lien entre féminité et nature. Comment avez-vous travaillé ensemble sur la création de ce personnage et sur l’aspect musical ?

Elisapie : Avec Marc, il y avait quelque chose de très instinctif. Nous avons vite compris que nous partagions cette même sensibilité : l’envie de faire dans l’imparfait, sans son lissé ni grandes envolées trop prévisibles. Le chemin s’est fait au feeling. Évidemment, pour le dessin, il faut être précis et maîtriser une technique, mais cette philosophie nous a suivis tout au long du projet.

Chaque fois qu’on dépassait cette vulnérabilité et cette imperfection qui sont finalement l’essence même de la vie, on se rendait compte qu’on faisait fausse route et on revenait à l’équilibre. C’est ainsi que la musique, le son et l’approche plastique avec le papier et le crayon, ces fameuses 8000 pages dessinées par Marc, ont été bâtis. À partir de ce moment-là, j’avais une confiance absolue en Marc. Tout s’est fait de manière fluide et naturelle, ce qui est très rare et merveilleux.

Marc : Nous ne nous sommes jamais vraiment posé la question de savoir si ce serait l’histoire d’un petit garçon ou d’une petite fille : l’étincelle s’est imposée d’emblée. Étant moi-même père de deux garçons et deux filles, et en tant qu’artiste visuel, c’était une évidence. Dans l’histoire de l’art, les femmes ont souvent été sous représentées, tant dans la pratique que picturalement.

De plus, je n’ai jamais opposé les deux genres, ce sont des personnes que j’admire et avec lesquelles je partage ma vie. C’était plus sensible et plus riche de faire naître une jeune fille et de la suivre jusqu’à ce qu’elle devienne une jeune femme. Dans notre idée de départ, il y avait aussi ce parcours d’Elisapie qui partait du Nord pour aller vers la ville et une civilisation urbaine plus occidentale. C’était un mariage très naturel.

Il y a une dimension mythologique et symbolique importante, avec la plume, les animaux, puis cette transition progressive vers la ville.

Marc : Oui, cette idée d’un espace où il semble n’y avoir rien autour de nous, alors qu’en réalité, tout est là. C’est un environnement moins pollué par la civilisation occidentale, où le fait de marcher participe au processus de grandir et à la quête identitaire de cette jeune fille.

Elisapie : J’ai grandi avec des histoires, des légendes et une forte culture orale. Traditionnellement, la création de contes s’est parfois interrompue, et je me suis dit : « Ne serait-ce pas magnifique d’utiliser cette même manière de raconter des contes, mais de façon moderne ? » Les jeunes de chez nous méritent de savoir que nous ne sommes pas figés dans le passé, mais que nous pouvons continuer à raconter des histoires extraordinaires. La vie elle-même est empreinte de magie. Il y a donc une inspiration tirée de notre culture, mais aussi du monde d’aujourd’hui.

Quel est votre rapport à l’animation à tous les deux ? Est-ce un médium avec lequel vous avez grandi ou que vous appréhendiez, sachant que vous venez plutôt du documentaire, des arts plastiques et de la musique ?

Elisapie : De mon côté, venant plutôt du documentaire, l’animation était l’occasion d’explorer quelque chose de nouveau, de créer un univers magique où tout devient possible. C’était aussi une découverte pour Marc.

Marc : On en a tous consommé dans l’enfance. L’animation est souvent la première forme d’art à laquelle on est confronté : c’est la première fois qu’on s’assoit devant une trame narrative avec des images. Plus tard, quand nous avons décidé de nous y plonger, c’est devenu un mariage fabuleux entre un récit, des visuels et du son. Le fait qu’il s’agisse de notre premier film d’animation a peut-être été un atout car nous n’avions aucune limite dans notre imaginaire. Les seules contraintes étaient techniques et gérées avec notre équipe de production. Le film a un côté très artisanal auquel nous tenions beaucoup : des voix enregistrées directement face aux images défilant en studio, et plus de 8000 dessins réalisés à la main.

Comment s’est déroulé le travail du son ? Avez-vous enregistré la musique et les respirations avant d’animer, ou l’inverse ?

Elisapie : L’animation a été faite en premier, le personnage n’avait pas encore de voix. C’est comme un bébé qui naît et dont on découvre peu à peu la personnalité. Poser les voix vers la fin a été une très bonne chose : j’ai appris à apprivoiser le personnage dans son silence. Je n’avais pas envie qu’elle parle ou qu’il y ait une narration classique, mais plutôt de proposer une immersion dans sa propre bulle, avec ses bruits et ses sensations internes.

Marc : Il y a tout de même eu des respirations et des voix enregistrées en amont qui ont dicté certains rythmes, comme la cadence de la marche. Nous faisions des tests en salle de montage avec des maquettes sonores enregistrées au téléphone. Il y a eu un échange permanent et perméable entre cette voix humaine et la matière brute des dessins.

C’est ce qui m’a marquée dans le film : au début, cela peut désorienter, puis on se laisse complètement porter par la continuité de l’action jusqu’à la fin.

Marc : On devrait presque mettre un avertissement au début pour inviter les gens à lâcher prise ! Nous l’avons présenté à Clermont-Ferrand, et dès que le public accepte de lâcher prise, cela devient un pur moment de bonheur.

Le film va d’ailleurs être présenté à Locarno, vous y serez ?

Elisapie : Oui, nous serons à cette première. Nous avons très hâte de présenter notre film. Elle est comme une petite messagère qui vient rappeler que la vie est faite pour être vécue pleinement, qu’elle n’est pas parfaite mais qu’elle est merveilleuse. C’est un immense privilège d’ouvrir ces portes pour ce premier rendez-vous.

Marc : Nous espérons que le film continuera d’exister et de faire parler de lui, même après ses 10 minutes de projection.

Un grand merci à tous les deux pour votre temps !