Après un passage remarqué par le Festival de Cannes, In Waves a été sélectionné en compétition dans la catégorie L’officielle du Festival International du film d’animation d’Annecy 2026 juste avant sa sortie en salles cette semaine même, le 1er Juillet !
À Los Angeles, AJ, lycéen discret, rencontre Kristen. Elle est passionnée de surf, lui de skateboard et de dessin. Ils tombent follement amoureux ; un avenir heureux se profile. Mais tout bascule lorsque Kristen tombe malade. Ensemble, ils se lancent dans un combat contre l’adversité, portés par la force de leur amour, leurs amis et leur passion désormais commune pour le surf et l’océan.

Mai Phuong Nguyen est la réalisatrice d’In Waves. Elle a commencé sa carrière sur la série Culottée, adaptée de la bande dessinée éponyme de Pénélope Bagieux. In Waves est son premier long métrage.
AJ Dungo est artiste et bédéaste. In Waves est la bande-dessinée qui l’a fait accéder à la notoriété. Celle-ci a été sélectionnée au Festival d’Angoulême 2020 et y a gagnée le Prix BD Fnac-France Inter.
Comment s’est déroulée votre rencontre à tous les deux autour de l’adaptation du roman graphique In Waves ?
Phuong Mai Nguyen : En ce qui me concerne, lorsque j’ai commencé à travailler sur l’adaptation, j’avais d’abord découvert le livre au Festival d’Angoulême. Je finissais tout juste la coréalisation de la série Culottées de Pénélope Bagieu avec Charlotte Cambon. J’ai acheté le livre là-bas. Je n’ai pas croisé AJ à ce moment-là, même s’il était également présent au festival.
Quelques mois plus tard, les productrices de Silex Films Priscilla Bertin, avec qui j’avais collaboré sur Culottées, m’a recontacté. Elle venait d’obtenir les droits d’adaptation d’In Waves et souhaitait que je réalise le film. Elle avait déjà lancé une première version du scénario avec les scénaristes Fanny Burdino et Samuel Doux.
C’est à cette étape que j’ai intégré le projet et que j’ai fait la connaissance d’AJ. Au début, nous communiquions uniquement par Zoom puisqu’il résidait aux États-Unis. Quelques mois après, je me suis rendue sur place. J’ai pu le revoir et rencontrer toute la famille de Kristen ainsi que son entourage. AJ m’a également fait visiter les lieux clés de l’histoire.
AJ : De mon côté, j’avais pu découvrir le travail de Mai, notamment ses courts-métrages ainsi que sa réalisation sur Culottées, adaptée de Pénélope Bagieu. J’ai immédiatement perçu un lien direct entre sa sensibilité artistique et la mienne. Bien que nos styles graphiques diffèrent, nous partageons une même conscience et une même compréhension des émotions humaines, que nous parvenons tous deux à injecter dans notre travail. Nous sommes rapidement devenus amis au fil des années, en correspondant régulièrement puis en nous rencontrant.

Dans le roman graphique, les planches d’origine utilisent énormément de teintes bleues, c’est un univers très monochrome. Pourtant, dans le film, on remarque l’apport de nombreuses couleurs et d’une grande variété de nuances. Comment avez-vous travaillé ensemble pour faire cohabiter vos deux sensibilités graphiques sur ce long-métrage ?
Phuong Mai Nguyen : Sur le plan visuel, je me suis très vite rendu compte que le style d’AJ reposait sur un trait extrêmement personnel. Il est le seul capable de lui insuffler cette grâce particulière, et je savais que je ne pourrais pas calquer ce dessin à l’identique pour l’ensemble d’un film d’animation. J’ai donc choisi de m’éloigner un peu de son univers graphique pour me rapprocher de ce que je développe habituellement dans mes travaux plus personnels.
Nous avons des styles distincts : le travail d’AJ est très épuré, axé sur le trait et le monochrome, tandis que le mien s’appuie sur la couleur, les textures et la matière. Lorsque j’ai conçu les premières images tests, je les ai montrées à AJ lors de nos premières sessions de travail pour avoir son avis et m’assurer que cet éloignement ne le dérangeait pas. Il a été totalement d’accord avec cette approche. Sa seule remarque importante concernait le design de Kristen : il tenait à ce qu’elle ressemble davantage à la jeune femme qu’elle était dans la réalité.
Par la suite, en approfondissant l’écriture du personnage, nous avons réalisé qu’il existait un lien puissant entre ce protagoniste et le dessin. Dans l’histoire, il étudie l’art, c’est sa passion, et il utilise précisément son dessin pour traverser son deuil, surmonter son chagrin et faire vivre la mémoire de Kristen. Son propre style graphique possédait donc déjà une charge narrative très forte.
Avec le temps, je me suis dit qu’il serait regrettable de gommer totalement cette identité visuelle unique. Nous avons donc opté pour une mise en abyme en intégrant de discrets rappels du graphisme de la bande dessinée directement au cœur du film.

En découvrant le film, j’ai été frappée par sa force émotionnelle. Le fond est particulièrement dur, et pourtant, le ressenti global reste doux et positif grâce à l’évolution du personnage et de ses relations. On quitte la projection sur une note de douceur. Était-ce une volonté consciente de votre part, et en avez-vous discuté ensemble ?
AJ : Je me souviens t’avoir entendue insister sur le fait que tout devait être parfaitement équilibré dans le film. L’ensemble ne pouvait pas sombrer dans le mélo ou le voyeurisme. On ne pouvait pas décemment accabler le spectateur en montrant de manière brute toute la souffrance de Kristen, ses chimiothérapies, sa chirurgie pulmonaire ou son amputation. C’est un vécu extrêmement lourd.
L’équipe du film a fait un travail remarquable pour apporter de la légèreté aux moments opportuns, avec juste ce qu’il faut de retenue. C’est dosé de manière à ce que l’on ressente la fatalité imminente qui approche ou le poids des mauvaises nouvelles lorsque le groupe est réuni, mais il y a toujours un élément qui vient détendre l’ambiance.
En tant que simple spectateur, j’apprécie énormément cet équilibre, car on a le sentiment d’être guidé avec soin à travers un film lourd et sensible, sans que cela n’étouffe la vie qui s’en dégage. Mai et moi en avons parlé : sans amour, le deuil ne peut pas exister. Cet amour est omniprésent à l’écran, il se construit comme un crescendo.
On ressent profondément la force des liens qui m’unissent à Eon, Jeff et Kristen. Et c’est précisément parce que l’on s’attache à la beauté de cet amour que la perte d’un être cher devient si douloureuse et universelle.
Phuong Mai Nguyen : Je m’aligne totalement sur ce point. L’enjeu majeur était de trouver le parfait équilibre entre le récit de la maladie et l’évocation de toute la vie intense qui l’a précédée. Ce qui m’a profondément marquée en séjournant aux États-Unis avec la famille et les proches de Kristen, c’est qu’ils évoquaient sa mémoire avec une immense joie. Cela m’a surprise, car dans ma propre culture, le deuil est un sujet plus tabou, souvent teinté d’une tristesse absolue. Les voir parler d’elle avec autant d’humour et de légèreté m’a offert une autre perspective sur cette épreuve.
C’est cet aspect qui m’a donné envie de ne pas me focaliser uniquement sur la douleur du deuil, mais de mettre en lumière la solidarité de ce groupe d’amis face à l’adversité. Il n’y a pas de « méchant » dans cette histoire, ce sont simplement les aléas tragiques de l’existence, face auxquels on se retrouve impuissant. Comme le soulignait AJ, pour raconter le deuil de façon juste, il faut d’abord raconter l’amour qui le fonde, car le deuil n’est rien d’autre que le prolongement de l’amour partagé avec ceux qui s’en vont.

Passons à un sujet plus léger, auquel vous pouvez répondre tous les deux. En France, la culture du surf est très influencée par l’imagerie américaine, parfois abordée avec humour — je pense à des films comme Brice de Nice ou le film d’animation Les Rois de la glisse. On l’associe aussi beaucoup au rock californien de groupes comme The Offspring, ou à l’univers d’un jeu comme Crazy Taxi. Est-ce que cette imagerie a nourri tes propres références pour bâtir l’univers du film ? Et pour AJ, comment as-tu perçu le regard extérieur qu’une réalisatrice française apportait sur ton histoire et sur cette culture de la glisse ?
AJ : C’est une excellente question. On peut légitimement se demander pourquoi une maison de production et une réalisatrice françaises se sont impliquées dans un projet purement américain. De mon point de vue, l’observation de Mai sur notre culture s’est révélée d’une authenticité totale. Cela ne sonne jamais comme le travail d’une personne extérieure qui tenterait maladroitement de répliquer des codes qu’elle ne comprend pas. Elle a su s’approprier cette culture pour nous la restituer fidèlement.
Il y a un point commun essentiel entre Mai et moi : je ne me suis jamais senti pleinement intégré à la culture traditionnelle du surf ou du skate. La majorité des surfeurs ne me ressemblent pas. C’est un milieu qui demande souvent des moyens financiers, de la proximité avec l’océan, des véhicules, ce qui crée beaucoup de barrières à l’entrée. Je me positionne donc moi-même comme un outsider, tout comme Mai l’est vis-à-vis de ce monde.
Voir cet univers à travers son objectif me donne l’impression de le contempler à travers mes propres yeux. C’est le fruit de nos longues discussions et de ses recherches. Le résultat sonne vrai.
De plus, plusieurs consultants sur le film ont veillé à la justesse technique du surf. Priscilla, notamment, tenait à ce que chaque nuance soit respectée pour éviter qu’un initié ne repère une erreur grossière. Elle a veillé à ce que Mai comprenne comment un surfeur se tient debout, comment il rame, de quel côté fixer les dérives ou la jambe sur laquelle attacher le leash. Ce sont des détails simples, mais indispensables.
Il en va de même pour le skate : la physique, la dynamique des mouvements et le choix des figures sont parfaitement exacts. Le film me donne l’air bien plus doué que je ne le suis en réalité, mais l’ambiance est authentique parce que nous sommes allés sur les lieux réels. Je lui ai montré ma ville natale et mes spots de skate, et elle m’a filmé en pleine pratique. Il lui a été facile de traduire visuellement ce que je lui montrais plutôt que de se contenter de vagues recherches sur Google. En regardant le film, tout me semble familier et criant de vérité.
Phuong Mai Nguyen : Pour tout avouer, je ne me suis réellement intéressée au surf qu’en commençant à travailler sur le film. C’est à ce moment-là que j’ai regardé des classiques comme Point Break ou Blue Crush. J’ai réalisé que le cinéma avait longtemps véhiculé une image assez biaisée et viriliste de ce sport — l’homme seul face à la nature, défiant la vague géante. Cette imagerie très masculine ne me séduisait pas, et c’est sans doute pourquoi je ne m’y étais jamais intéressée auparavant.

En découvrant le livre, en échangeant avec des surfeurs et en m’essayant moi-même à la discipline pour comprendre ses sensations, mon regard a changé. On ignore souvent, en tant que néophyte, à quel point le surf exige des efforts physiques intenses. On passe énormément de temps à ramer à contre-courant, la réussite n’a rien d’immédiat ; c’est un combat contre soi-même et ses propres limites.
Cette dynamique devient une métaphore très puissante de l’existence. C’est ce que nous avons voulu insuffler dans le film : l’idée que l’on essaie de surmonter les vagues de la vie, de faire corps avec cet océan d’événements, en apprenant l’humilité face à la nature plutôt que d’essayer de la dompter. C’est cette philosophie qui m’a paru primordiale.
J’ai beaucoup aimé le travail sur le son. Il y a un très bel équilibre entre un sound design très naturel, organique, qui nous immerge sous l’eau, et une sélection musicale qui fonctionne presque comme une playlist. Comment s’est passée la construction de cet univers sonore avec les équipes et des compositeurs comme Oklou et Rob ?
Phuong Mai Nguyen : En animation, le processus commence par le storyboard combiné à l’animatique. C’est un montage d’images encore très brutes et brouillonnes. Dès cette étape, nous intégrons de nombreuses maquettes sonores, car l’animation est entièrement une question de rythme. Disposer d’un pré-habillage sonore poussé, notamment pour le bruit des vagues, nous aide à calibrer la dimension sensorielle du film.
Le travail de bruitage est capital pour cette immersion. Par exemple, lorsque le personnage bascule sous l’eau, le son doit immédiatement s’étouffer pour donner l’impression d’une résonance intérieure. C’est une sensation que j’ai moi-même expérimentée en plongeant dans l’océan pour le film. Le mixage définitif s’est fait à la fin de l’animation en Belgique, avec une équipe formidable composée notamment d’Emmanuel de Boissieu et de Frédéric Demolder. C’était un travail colossal combinant bruitages réels, création sonore sur mesure et effets synchronisés à l’image.
Pour la musique commerciale, nous avons collaboré avec le studio de supervision musicale Hippocampus. Je leur avais soumis une playlist idéale contenant des artistes comme Billie Eilish, mais les droits d’auteur de morceaux de cette envergure étaient totalement inaccessibles pour notre budget.
Lucas, notre superviseur chez Hippocampus, a fait un travail d’orfèvre pour dénicher des titres indépendants de grande qualité, qui conservaient exactement la même veine et la même énergie émotionnelle que mes références. Au montage, nous testions ces morceaux de manière empirique avec le monteur pour voir s’ils épousaient parfaitement la scène.
Concernant la bande originale composée par Rob et Oklou, ils sont intervenus très tôt dans le processus. Ils avaient déjà composé une première esquisse musicale très inspirée pour notre premier teaser destiné au Cartoon Movie en 2022. Les thèmes principaux étaient ainsi déjà posés dans les grandes lignes avant même la production du film.
Comme la fabrication du long-métrage s’est étalée sur plusieurs années, ils ont eu le temps d’affiner, de faire évoluer les morceaux et de proposer de nouvelles pistes au fil de nos envois d’images. Nous avons enregistré la version orchestrale finale à la toute fin, une fois le montage de l’image définitivement verrouillé.

Est-ce que cette expérience vous donne envie de travailler à nouveau ensemble à l’avenir ?
AJ : Absolument. À vrai dire, mon souhait le plus cher est de l’aider à concrétiser les projets qu’elle désire porter à l’écran, sans qu’elle ait nécessairement besoin d’adapter un autre de mes livres.
Phuong Mai Nguyen : C’est adorable, merci.
Pour conclure, j’ai vu que vous alliez présenter le film au festival de Biarritz. C’est une étape symbolique puisque c’est l’un des hauts lieux du surf en France. Est-ce que vous redoutez le point de vue et les réactions de la communauté des surfeurs français face au film ?
AJ : J’ai vraiment hâte d’y être. On m’a tellement demandé quand j’allais enfin venir surfer en France. Je viens régulièrement dans votre pays depuis 2016, année où j’étais venu pour un voyage scolaire (c’est d’ailleurs à cette époque que j’avais signé mon contrat d’édition à Londres). Depuis, je reviens presque chaque année, cela fait près de dix ans, et je n’ai toujours pas surfé en France. Alors oui, j’ai hâte de découvrir Biarritz, je trépigne d’impatience.
Phuong Mai Nguyen : De mon côté, je suis très curieuse de voir l’accueil d’un public plus spécialisé dans le surf. Jusqu’à présent, nous avons surtout montré le film à des cinéphiles ou à des professionnels de l’animation. Ce sera passionnant d’observer les réactions de spectateurs issus de cet univers de la glisse et de découvrir ce qu’ils pensent de notre proposition.
Merci beaucoup à tous les deux.
Tous mes remerciements à Stéphanie Tavilla pour l’organisation de cet entretien