Critique – Junk Head et Junk World

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Apparaissant dans les festivals depuis l’automne 2025 il nous a été donné de voir Junk World de Takahide Hori grâce au FIFAM avant sa sortie officielle ce 13 mai 2026 via UFO Distribution, quatre ans après son prédécesseur Junk Head.

Mais tout d’abord un peu d’histoire : l’univers de cette future trilogie est en vie depuis 2009 et le début de la création du court métrage de trente minute Junk Head 1 qu’Hori, alors totalement autodidacte, mettra cinq ans à achever complètement seul avant de faire la tournée des festivals, gagnant par exemple le prix du meilleur film d’animation au Festival de Clermont Ferrand en 2014.

Après un échec d’une tentative de financement participatif pour le court métrage Junk Head 2, Hori change son fusil d’épaule et complète une version long métrage de Junk Head avec une équipe réduite et retourne dans le circuit des festivals dès 2017, raflant le prix Satoshi Kon au Fant Asia de Montréal puis le prix de meilleur réalisateur au Fantastic Fest. Le métrage subit alors quelques modifications dans son montage avant de traverser l’Atlantique.

Pour aborder l’Europe, c’est au vénérable festival de Sitges que ce Junk Head nouvelle version est en compétition, mais c’est au Festival européen du film fantastique de Strasbourg en 2021 que le film remporte une Cigogne d’or ! Les droits du film ont été acquis par UFO Distribution et Junk Head sort le 13 mai 2022.

Junk Head (2022)

Véritable course en avant cyberpunk, Junk Head traverse tous les genres et les techniques possibles pour arriver à son but : stop motion, live action, miniature… On pense forcément à Phil Tippett (Mad God) et à Jan Švankmajer dans cette cascade technique et narrative élaborée par Takahide Hori. La post humanité qu’il nous présente est bien triste et stérile, au fond d’une impasse en terme d’évolution.

Ces véritable cerveaux incrustés dans des poupées, à la recherche de sensations fortes comme d’un sens à leur vie, pensent avoir trouvé une solution dans l’appréhension d’un mutant rodant dans les profondeurs de la Terre. Seul hic, ce monde souterrain est devenu le territoire de clones, les Marigans (ou Mulligans selon les traductions), ayant pris leur indépendance après une guerre avec la surface il y a 1600 ans.

Les Marigans ayant eux-mêmes évolués de leur coté, le métrage est peuplé de créatures bizarres et d’étrangetés conceptuelles rappelant autant les yokai que certaines œuvres horrifiques, voire du body horror sexuel assez corsé que n’aurait pas renié H.R. Giger. Du côté de notre protagoniste, Parton, il passe une bonne partie de son temps à être réduit en charpie, subit plusieurs pertes de mémoire et voit sa tête greffée dans d’autres corps, occupant majoritairement celui d’un robot blanc à l’aspect dépouillé durant le métrage.

Francis, Paul et Alexander sont les armes secrètes de Junk Head

Techniquement, Junk Head impressionne. Pas seulement en raison de sa stop motion en 24 images par secondes, mais aussi par le nombre de mouvements de caméra et la maîtrise de son cadre et de sa dynamique. Takahide Hori use de tous les trucs possibles pour garder son public captif et ça fonctionne à merveille : on est propulsé par l’image comme par la musique et l’humour, souvent potache permet de trouver des moments de respiration dans cet univers sale et futuriste qui pourrait être le cousin lointain de BLAME!

De nombreux aspects du métrage sont aussi renforcés par le fait que les personnages échangent dans une langue composée de grognements : les gags sont encore plus slapsticks, les échanges entre personnages peuvent être déduits sans même lire les sous-titres et l’ensemble est élevé par cette contrainte technique.

Si la fin du film est peu abrupte, le fait de savoir que le créateur travaille à une trilogie fait espérer le meilleur, sachant désormais qu’il a une petite équipe pour le soutenir dans son effort d’approfondir cet univers aussi absurde qu’attachant qui aurait eu toute sa place dans un ancien numéro de Métal Hurlant.


Junk World (2026)

Première mini déception pour Junk World : le film est une préquelle de Junk Head ! Nous ne saurons pas avant au moins deux ou trois ans où nous emmène Takahide Hori, mais cette nouvelle étape est riche en informations et en nouveaux personnages et agrandit considérablement l’univers souterrain tel qu’on le connaissait depuis le précédent. Situé un millénaire avant les événements de Junk Head, Junk World nous présente une humanité un peu plus semblable à la nôtre bien que déjà avancée dans son processus cyborg : la majorité des personnages possède encore une silhouette humaine, et tout ce petit monde échange désormais en japonais.

Ce choix rend de suite le film plus verbeux et oblige Takahide Hori à plus poser son cadre, rendant de nombreux plans plus statiques par rapport à son prédécesseur et recourt à plus de champ contrechamp pour ses personnages, produisant une perte de vitalité lors de certaines séquences en dehors de celles d’introduction, ce qui est un peu dommage.

Esthétiquement, Junk World est un film nettement plus lumineux que Junk Head, la majeure partie de l’action se déroulant en extérieur, notre groupe de survivants, coincé au fond d’un canyon géant, essaie de rallier une ancienne ville contaminée pour envoyer un message à la surface tout en étant poursuivi par un groupe extrémiste de Marigan regroupé en une secte nommée les Gyura. Exit donc les couloirs sombres pour de vastes étendues caillouteuses ou la mise en scène peut se déployer en jouant avec les échelles.

Là où Junk World surprend à nouveau, c’est du coté du production et du costume design, avec un aspect humain de la surface aux visuels plus militaristes et fonctionnels et des vaisseaux très détaillés, et des uniformes très formels. A l’opposé, les Gyura se déplacent en cathédrales gothiques volantes et leurs tenues mélangent l’imagerie religieuse à de nombreuses références un peu punk et SM, voire plus à certains moments. Si les autres personnages sont plus conventionnels, les variations temporelles et dimensionnelles de leurs descendants qui interviennent au cours des quatre actes épicent l’écran de manière parfois inattendue.

Avec ses deux actes centraux conçus comme des Ouroboros narratifs, Junk World peut déstabiliser dans les répétitions qu’il impose au public, mais les connaisseurs du premier film apprécieront les nombreux signes qu’Hori leur adresse pour préparer le terrain de l’ultime opus et ce jusqu’à la quasi fin du générique. Tout ceci amène un avertissement : malgré sa qualité de préquelle, il est plus que nécessaire d’avoir vu Junk Head pour apprécier au mieux Junk World, bien qu’ils soient au final assez différents dans ce qu’ils cherchent à raconter.

A la fois film univers du passé de Junk Head mais également une quadruple alternative des choix de ses personnages, Junk World s’amuse de ceux-ci, tantôt de manière potache, tantôt plus méditatif et tragique. Le rapport à la nature humaine et à l’intelligence artificielle (au sens d’Isaac Asimov) reste au centre des préoccupations de l’esprit tordu de Takahide Hori, mais ce dernier n’oublie pas de nous jeter au visage un certain nombre de bastons bien troussées et une dose d’humour potache plutôt bienvenue. Rendez-vous dans quelques années pour la culmination de cette aventure !

Junk World, le 13 mai en salles française. Junk Head est toujours disponible à la vente en format physique et est actuellement visible gratuitement sur Tubi.