Avec son dernier court-métrage produit par l’ONF avec la participation d’ARTE France, sélectionné au Festival international du film d’animation d’Annecy puis prochainement au Festival international du film d’animation d’Ottawa, Jean-François Lévesque, réalisateur de Moi, Barnabé, se retrouve en ce moment invité spécial du Festival Stop Motion de Montréal.

Confronté au doute et à un sentiment de vide intérieur, ivre de son malheur et cherchant à noyer son angoisse, Barnabé fait une bien curieuse expérience métaphysique : la foudre s’abat sur le clocher de son église et un étrange volatile lui rend visite, le forçant à reconsidérer sa vie. Dans quelle direction pointe sa vérité ? Quel est le sens profond de sa présence sur terre ?

Barnabé est un vieux curé de campagne rongé par le doute et l’alcool. Lors d’une soirée plus alcoolisée que d’habitude, le coq de son clocher va prendre vie et lui rappeler les manquements fait à son chemin de foi. Cette hallucination persistante va pousser le religieux dépassé à se remettre en question et à changer ses choix de vie. Portée par une très fine technique de stop motion, on se retrouve vite touché par l’itinéraire spirituel de cet homme en perdition et les échanges avec apportent une touche d’humour absurde et inattendue. Le questionnement sur la foi est au premier abord un sujet plein de gravité mais avec cette approche, il en devient léger et abordable.

J’ai eu l’occasion de discuter avec Jean-François Lévesque, aussi réalisateur du film Le nœud de cravate, sur le traitement de la foi, la création du personnage de Barnabé et de cet environnement fermier.

Le court-métrage Moi, Barnabé arrive à aborder la thématique de la foi et la perte de cette dernière avec humour et absurdité. Comment avez-vous abordé cette partie qui peut sembler délicate dans l’écriture du court ? 

Jean-François Lévesque : Je me suis demandé si ça allait choquer certaines personnes. De nos jours, il y a tellement de choses sur la religion catholique, je ne crois pas que ça puisse choquer quelqu’un. Mon père était très catholique et il a participé avec moi sur le projet en fabricant les décors du film. C’est vrai, je lui ai expliqué l’idée mais je ne crois pas qu’il ait été choqué par le film. 

Ce n’est pas un film qui veut détruire la religion non plus. C’est absurde, mais pas contre la religion. Je pense que c’est pour cela que ça ne ne choque pas les gens qui pourraient être très religieux. 

En conceptualisant le court, vous vous êtes certainement posé la question. Le fait que le personnage vive à la campagne, il a quelque chose de terrien qui désacralise et amène une compréhension plus simple pour le public peu importe sa confession ou son athéisme.  

JFL : Oui, la campagne…mais surtout c’est ça le propos du film. La spiritualité n’appartient pas nécessairement à la religion, c’est à dire qu’il peut y avoir une spiritualité sans le cadre et le dogme religieux. Il s’agit d’un des principaux fondements du film pour moi. 

Il faudrait définir la spiritualité, mais est-ce qu’on veut d’un monde sans spiritualité ? ou comme quand on dit “la science sans âme” Ce sont des concepts qu’il faut bien définir pour savoir de quoi on parle exactement. 

Le personnage de Barnabé est vieux et bien marqué, il m’a rappelé la Baba Yaga de La Mère des Os. Comment avez-vous élaboré la création du chara-design et l’écriture de ce vieil homme ? 

JFL : Les personnages de curé, je les connais assez bien car j’ai été entouré de ces personnes-là dans mon enfance. Ma famille était très proche des curés dans mon village et même encore aujourd’hui elle le reste, donc j’ai été élevé et entouré de curés et de personnages religieux. C’était tout le temps des gens d’un certain âge (rires). Je suis allé tout de suite vers ce type de personnage, dont on ne sait pas trop quel âge il a et de toute façon, il n’y a pas de relève dans les villages et dans ces postes. 

Quand j’ai développé le personnage, ça a été très long à faire. Au début, je l’ai sculpté avec de la plasticine ou de la plastoline. Puis, j’ai rapidement laissé tomber pour le sculpter en 3D dans Zbrush, donc virtuellement, puis j’ai expérimenté différentes formes pour affiner son design. Avant n’importe quel autre aspect du film, j’ai passé beaucoup de temps sur Barnabé. 

Le chara design, c’est vraiment quelque chose que j’aime beaucoup, même si en stop motion on visualise pas trop virtuellement. Je pense que même les gros studios gagneraient beaucoup d’énergie à le faire. Quand on le crée virtuellement, c’est plus facile de sortir des moules des différentes pièces détachées (le corps, les bras) tandis que si on le sculpte en vrai pour faire les moulages, c’est beaucoup plus complexe. 

Vous avez utilisé l’imprimante numérique 3D du coup ?

JFL : Oui, c’était un jeu de passer du réel, du vrai, au virtuel, puis de revenir au vrai en voyant sortir les pièces en silicone. Je pense que c’était la bonne façon de faire après-coup car je travaillais avec quelqu’un à distance qui avait travaillé sur le mécanisme de visage au niveau de la tête du personnage. 

Vous savez, il y a un mécanisme de clefs à l’intérieur du visage. Puis, la personne chargée de la construction pouvait travailler directement dessus alors qu’elle ne l’avait pas physiquement entre les mains. Je pouvais lui fournir le plan de la tête sous tous les angles. Quand on a mis toutes les pièces ensemble, ça a fonctionné, il n’y a pas eu d’erreur. 

L’autre raison, c’est que le personnage du coq est une déclinaison du personnage du curé. Je ne sais pas si vous avez compris cet aspect mais le coq, c’est la matérialisation de l’ego du curé. Il y a la volonté de savoir s’il existe ou pas, mais c’est surtout la réflexion de son propre ego. Son ego représente cette vision distordue de lui-même. On peut revoir le film avec cette intention-là en tête. 

Il y a une grand part de solitude qui vire au fantastique chez Barnabé évoquant notamment Shining (et la célèbre séquence avec la hache). Le cinéma fantastique a-t-il fait partie de vos influences ?  

JFL : C’est intéressant, je n’y avais pas pensé. C’est sûrement une influence, mais il y en a tellement que parfois on ne sait plus trop. Pour les films fantastiques, ce n’est pas forcément conscient. Je voulais vraiment jouer sur la confusion, est-ce une apparition ou une vision, je voulais finalement travailler la notion de “qu’est-ce que l’ego”. 

L’ego, c’est très important dans le bouddhisme, car il s’agit en fait d’une construction fictive. Et comme cet ego, on ne sait pas ce que c’est, mais on base tout de même notre vie sur cette sensation d’identité qui reste fictive. Bouddha est un être réalisé qui possède sa vraie nature. Il y a eu distanciation entre sa conscience supérieure et sa conscience égotique. 

Mon court-métrage a été fait pour permettre d’ouvrir des discussions sur des sujets où les gens peuvent se braquer car il y a une sensation d’aboutissement lié aux religions. J’aime beaucoup le format du court-métrage car si il est fait en prise de vue réelles, on dit que c’est un “tremplin vers le long métrage” alors qu’en animation, c’est une fin en soi. C’est pour ça qu’il y a des couches de compréhension, si on le visionne une fois, on peut voir une couche superficielle et si on le revoit, on peut apprécier les différentes couches, plus profondes. 

Tous mes remerciements à Nadine Viau de l’ONF et Jean-François Lévesque pour leur disponibilité.

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