N’ayant pas pu rencontrer Leanne Pooley lors du festival, c’est par Skype que nous avons échangé sur son expérience de la réalisation de 25 April, qu’elle nous a raconté depuis l’Australie.

Leanne Pooley - portrait
Leanne Pooley

25 April est votre premier long-métrage d’animation. Comment avez-vous vécue cette première expérience ?

Leanne Pooley : C’était super. Un vrai buffet à volonté ! (rires) Et mon équipe était si géniale et il y a avait tant de gens créatifs. J’ai aimé chaque minutes, c’était un superbe processus. J’ai vraiment aimé ça.

Ce qui se passe souvent chez les gens qui réalisent du film live et qui passent à la réalisation d’un film d’animation, c’est ce contrôle absolu de la technique, qui peut parfois être envahissant. Comment avez-vous vécue ça ?

Il fallait être très attentif à ça pour le film. On a essayé de trouver les endroits du film où l’animation nous permettrait de faire des séquences très métaphoriques, qui ponctuait le message de ces même séquences. Et je pense que si on était resté visuellement fou comme ça tous le temps, on se serait coupé du public, qui aurait décroché. Il était donc important de penser ces séquences d’un manière différente afin de ne pas s’aliéner le public, et d’être parcimonieux dans leur utilisation, ce qui les rend d’autant plus puissantes lorsqu’on les utilise.

Même si c’est une tendance de plus en plus marquée au Festival d’Annecy, les documentaires animés sont encore assez peu répandus, comment avez-vous approché ce documentaire en particulier ?

LP : Je pense que c’est une question de comment trouver, et pousser les limites de comment on raconte un documentaire, et d’en concevoir. Faire un simple documentaire, une bonne histoire est en fin de compte la même chose que de faire un film en live action : on en revient au fait de bien raconter quelque chose, et s’il est possible de rendre une histoire plus forte avec des métaphores visuelles, de la 3D, ou n’importe quoi d’autre, il faut le faire.

En tant que cinéaste, il n’y a pas de règles tant que vous ne vous abandonnez pas les faits. Dans le documentaire, il faut en rester aux faits. Je n’utiliserai pas le terme “vérité” car la vérité est très subjective. Il est nécessaire de s’en tenir aux faits établis si on veut pouvoir prétendre à faire un documentaire.

C’est ma seule règle en tant que réalisatrice de documentaire, tant que vous restez dans les faits, que vous les comprenez, la manière que vous avez de les présenter et de les employer au sein de l’histoire, à partir de là, il n’y a pas d’autres règles.

Ayant dit ça, j’ai tout de même utilisé des conventions propres aux documentaires parce que je voulais que le public se sente à l’aise avec l’idée qu’il se fait du genre. Le fait que l’on avait ces interviews, et la raison pour laquelle j’ai gardé ce procédé qui fait penser à quelque chose de très classique, était que même si ce sont des moments qui sont animés, le public accepte cette proposition de documentaire animé.

Leanne Pooley - 25 april

Ce qui ma choqué dans le film, c’est que ce morceau de la première guerre mondiale n’était pas spécialement relaté lorsqu’on l’a abordé en histoire à l’école…

LP : Ce qui ne me surprend pas outre mesure. Les français étaient là également, mais peu de soldats français moururent là-bas en comparaison de ce qui s’est passé dans la Somme ou à Paeschendale donc ce n’est pas si important pour les français ou même les anglais, mais pour la Nouvelle-Zélande et l’Australie, c’était la première grande bataille et aussi la première fois où ils se sont sentis trahis par les Anglais.

C’était donc un moment où, pour la première fois, les Australiens comme les Néo-zélandais ont commencé à se sentir séparés des Anglais et que s’est construit ce sentiment, cette perspective de début d’une nation, donc c’était plus important pour eux que pour les nations européennes, et c’est pourquoi, il n’y avait pas de raisons pour vous de l’apprendre à l’école parce que ce n’est pas aussi important pour vous parce qu’il n’y pas de contexte particulier liés à ces affrontements alors que tant de français sont morts sur le front de l’ouest.

Oui, 25 April expose bien ce sentiment de début d’une nation en dehors de l’Empire Britannique, ces germes d’un début du déclin…

LP : C’était le début, la naissance d’un sentiment d’identité, à ce moment là, Australiens et Néo-zélandais ont commencé à se poser la question. ça ne s’est pas fait du jour au lendemain, on en était encore loin, et ça se basait sur le fait que l’Empire se fichait de ce qui nous arrivait.

Il y a de nombreux débats en Nouvelle-Zélande sur l’importance de ce moment mais lorsqu’on a fait les recherches pour le film, on a compulsé des centaines et des centaines de journaux personnels, de bord, des échanges de lettres. Mon équipe de recherches en a épluché des milliers, et ça se lisait à travers les écrits.

Les gens se sentis abandonnés et pourtant ils n’ont jamais questionné le fait de partir en guerre. Les Anglais ont dit “on part en guerre” et nous y sommes allés. Personne n’a discuté ça. Après ça, il y a eu des interrogations : “Pourquoi devrions-nous suivre ?” même si évidemment, nous avons suivi et plongé directement dans la deuxième guerre mondiale et il y a peu, nous avons suivi les américains en Irak et en Afghanistan (rires) !

En Nouvelle-Zélande, les blancs de l’époque appelaient encore Angleterre leur maison, même s’il n’y étaient jamais allés. Et partir à la guerre pour aider Angleterre puis en France, pensaient réellement qu’ils iraient là-bas ! Et il se sont retrouvés en Egypte, puis en Turquie. Quand ils ont signés, ils pensaient aller à la maison, même s’ils n’y avaient jamais mis les pieds.

Lors des témoignages, les personnages sont si vivants, c’est une approche directe et courageuse, car ce sont des modèles 3D et on peut apprécier l’émotion sur leur visage, ce qui est toujours difficile avec ce type de technique.

LP : Merci ! Je sentais au fond de moi que le film ne fonctionnerait pas si le public n’arrivait pas à s’identifier à ces individus, ces personnages qui ont vraiment existé. Je voulais tout de même qu’il y ait un côté dessiné dans les entretiens, pas quelque chose d’ultra réaliste.
On aurait pu le faire de cette manière mais ce n’était pas ce que je recherchais. Colin Wilson, qui est un artiste connu qui a travaillé sur Judge Dredd et a aussi publié des bandes dessinées en France, a conceptualisé ces personnages pour nous. Il a suivi mes indications, qui étaient de ne pas les faire trop réalistes.

Mais la raison même d’avoir employé la motion capture sur ces séquences était que je voulais que les acteurs et leur performance soient authentiques. Donc quand les personnages pleurent, les acteurs ont pleuré. Celles et ceux qui ont fourni leurs mouvements pour la capture, ils avaient avec eux les journaux, les livres, les photographies, parfois ils avaient fait venir leur famille…

Donc quand ils sont venus faire le tournage pour la capture, je les ai interviewés comme s’ils étaient de vrais soldats, donc je pense qu’une partie de la puissance de ces passages est dû aux acteurs, qui ont vraiment habité ces hommes et ces femmes.

Je croyais fermement que le film ne fonctionnerait pas si nous n’arrivions pas à obtenir d’eux une telle chose. Le public doit pouvoir s’identifier à eux, et le problème de l’animation dans ce cas là, c’est que c’est parfois déjà une trop grande mise à distance. L’idée était donc de maximiser les chances que le public s’investisse dans les personnages, pour qu’à la fin du film, quand il arrive… ce qu’il arrive, le public ressente au maximum l’effet désiré.

Je fus très heureuse de ce que j’ai pu obtenir comme performance de leur part. Ils ont amené ce qu’il fallait et les animateurs ont capturé cette émotion pour la transmettre dans l’animation…

Leanne Pooley - 25 april

J’ai trouvé que ça fonctionnait très bien justement, car en animation, il y a une tendance à aggraver les postures évoquant la tristesse pour maximiser l’émotion, ce qui n’aurait pas eu sa place ici.

LP : Oui, certains critiques avaient peur que ça rende pas de la bonne manière avec la motion capture, mais j’ai trouvé ça très satisfaisant, j’ai pu obtenir une grande justesse des acteurs.

Le mélange des technique, entre modélisation 3D pour les personnages, la 2D pour les décors mais aussi pour d’autres personnages de second plan, était-ce une volonté de votre part ou une nécessité d’ordre économique ?

Pour les décors, j’avais un artiste, Shane Taylor. Pour l’ensemble, il a passé une année entière (rires), dessinant et peignant les décors, j’ai voulu qu’il soit le créateur et le maître de cet univers graphique sur l’ensemble des 85 minutes. Ce seul artiste s’est occupé de tous ces détail à la main.

L’utilisation de la 3D a également reçu un certain nombre de réserves de la part des critiques, mais faire un documentaire sur ce sujet précis, avec autant de personnages, ce n’était juste pas pratique de tout faire en animation traditionnelle, c’aurait été trop complexe. Et encore une fois, j’ai été très heureuse de ce que la 3D a donné, car le but n’était pas d’émuler la réalité, mais de constituer une évocation.
Dans l’aspect 2D, certains personnages ne bougent pas et j’ai trouvé que cet immobilisme rendait l’environnement plus inhabituel. Si on avait voulu qu’il bougent, on aurait fait un film purement animé en animation traditionnel, mais ce n’était pas l’objectif.

Le son est aussi très impressionnant, il y a une vibrance.

LP : Oui, le son était conçu pour envelopper le public, parfait pour une salle de cinéma. Il y a deux choses qui m’ont poussé à faire ce film avec l’animation comme médium : la première, ce fut de pouvoir présenter un monde très coloré. La seconde, l’idée que je ne désirais pas faire un documentaire ordinaire, avec de vieilles photos en noir et blanc, le film aurait certainement été en noir et blanc, et c’est déjà quelque chose qui aurait créé une séparation émotionelle avec le public.

Et aussi, ce qui arrive habituellement dans les documentaires, et ce qui n’est pas le cas dans 25 April, une chose vraiment importante : les gens qui parlent sont jeunes. La plupart du temps, dans les documentaires, l’on a ces très vieilles personnes qui parlent de ce qui s’est passé il y a longtemps.

Dans mon film, grâce à l’utilisation de l’animation, on a pu montrer l’âge et l’apparence que les témoins avaient lorsque ça s’est passé, lorsqu’ils écrivaient dans leur journaux personnels durant la guerre. Il étaient jeunes, et c’étaient les perspectives de jeunes hommes et femmes sur la guerre auxquels ils participaient, pas un témoignage rétrospectif de vieilles personnes, dont l’impact est bien différent.

En ramenant ces personnes à la vie, avec l’animation, ils pouvaient être jeunes à nouveau pour nous raconter ces événements, avec leur perspective et leur colère de jeunes soldats. Si le producteur était venu à moi, car ce film n’est pas une idée personnelle, c’était celle de mon producteur, s’il était venu en me disant : “On va faire un documentaire sur Gallipoli”, juste un documentaire ordinaire, j’aurai refusé, car je n’aurai pas trouvé ça intéressant, ça a déjà été fait.

Merci à vous.

LP : Merci.

 

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