Vendredi 19 juin 2015, dernier jour de festival. C’est sous un soleil brûlant que je retrouve la réalisatrice Signe Baumane pour échanger avec elle sur son premier long-métrage, le très personnel Rocks in my pockets. Les réponses sont d’une sincérité désarmante, les idées vives et pertinentes : Signe Baumane et une artiste à suivre.

Signe Baumane

Nous faisons cette interview en fin de festival, et après avoir vu un certain nombre de films, je peux vous le dire : Rock in my Pockets ne ressemble à aucun autre. 

J’ai également pu voir un certain nombre de films et je suis d’accord avec vous. Et je trouve ça triste. On dirait qu’une part de la diversité du récit s’est perdue au profit d’une formule et une seule. Je ne parle pas spécialement au niveau de la forme, car j’ai vu des choses différentes, mais vraiment au niveau du fond. On peut sentir le poids de raconter toujours le même type d’histoire, c’est un problème. Mon but est de créer des images fortes qui retiennent l’attention du public pendant 90 minutes, une démarche proche de l’art en fin de compte. 

Où se trouve la diversité ? Où se trouvent, dans ce paysage, les histoires comme celles que j’essaie de raconter, qui approche des thématiques plus difficiles, plus complexes. Il y a un manque de visibilité sur ce type de projets, un manque de volonté aussi. J’ai fait ce film pour un budget dérisoire de 20000 dollars, c’est ridicule. 

Vous voyez, j’ai nourri mon expérience d’un croisement culturel, tout d’abord de mes origines lettones puis de New York où j’ai découvert une autre façon de travailler. Cette façon de travailler est loin de celle de la publicité par exemple où beaucoup des sommes énormes sont sollicitées pour manipuler les sentiments humains.

Je m’explique. Mettre toute cette technologie pour vous faire acheter des trucs, l’animation est bien plus émotionnelle que ça et la création d’images apporte tellement plus de sens. Vous savez quoi, on s’en fout.

Formellement, il a des évocations esthétiques qui ne vous ont pas forcement parlé. Le film fait référence aux travaux d’artistes d’Europe de l’Est qui ne sont pas connus ici. Il faut savoir qu’en Lettonie ce film, qui possède des moyens et une animation limitée, n’a pas une vie facile, car pour les Lettons, la “vraie” animation doit être ultra fluide, ce qui est dispendieux, tout comme la “vraie” peinture serait forcément classique et figurative. Il y a un biais très présent au niveau des perceptions des œuvres culturelles.  

Vous avez évoqué ce côté très naturel, spontané dans votre récit. Avez-vous utilisé une préparation plus structurée, comme un storyboard pour ce long-métrage ? 

Je sais que ce procédé est très en vogue, j’ai donc une seule fois dans ma vie ouvert un manuel de storyboard pour voir comment cela fonctionnait, et, honnêtement, j’ai eu envie de vomir. Tant de règles à suivre, de cadrages. On ne peut pas réduire l’expression d’un art à un système pareil. Le formatage est si poussé qu’il en est impossible de produire autre chose que ce que l’on voit déjà. Ce sont toujours les mêmes récits et les mêmes étapes qui sont mises en en scène. 

Et ce n’est pas ce que je voulais pour mon film. Je prévoyais les deux-trois séquences suivantes avant celle sur laquelle j’étais en train de travailler, afin de pouvoir agir de concert avec les deux autres personnes qui s’occupaient de l’animation. Ça permettait de me laisser une marge sur la suite du récit sans être coincée dans un carcan narratif spécifique.

Malgré le petit budget, il y a une liberté affiliée qui est très agréable. Si le film ne fonctionne pas aussi bien que prévu, je ne mets personne dans l’embarras, personne ne perdra son travail et je serais la seule personne à blâmer de cet échec, ce qui est quelque part un soulagement.

Vous brossez un portrait très abrasif de la Lettonie, de votre famille, de vous-même. Ça fait naître une forme d’humour mais je me pose la question : était-ce une volonté ?

Pas du tout. L’humour dont vous me parlez est un corollaire de ma tentative initiale de raconter toutes ces choses qui sont arrivés, à moi comme aux gens autour de moi. Ça peut provoquer  le rire car je suis consciente d’avoir des réactions purement humaines face à des choses aussi difficile que le suicide. 

À ce niveau, ma première réaction serait “oh non, je ne peux pas me pendre car si mon corps pourrit quelqu’un devra nettoyer les dégâts, voire mes excréments qui seront tombés de mon corps après son relâchement si l’on ne me trouve pas tout de suite.” Ce genre de pensée qui semble un peu absurde lorsqu’elle est lancée comme ça, mais qui traverse beaucoup de gens.

Ne vous y trompez pas, ce film a fâché beaucoup de gens dans ma famille à cause du portrait que j’en fais. Je me suis attaquée à des sujets aussi compliqués que la névrose et la créativité car ça courait dans ma famille et que les deux sont liés quelques part, mais le reconnaître est encore quelque chose de très tabou. 

Votre manière d’aborder ces situations, cette manière de mettre en scène cette incongruité, est-ce une chose que vous avez retirée de votre passage chez Bill Plympton ? 

Bill est quelqu’un d’incroyable. Il a cette manière de travailler et de mettre en scène les situations comme personne d’autre. Ce qui m’a le plus marqué chez lui, c’est qu’il dessine tout le temps, sur son téléphone, sur les nappes… S’il pouvait avoir quatre mains, je suis sûre qu’il s’en servirait pour dessiner. 

Merci pour cette interview.

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