Croisé en projet lors du Cartoon Forum de Toulouse en 2022, Le Chant des Orages de Caroline Attia Larivière aura fait un beau parcours puisqu’il enchaine cette année les sélections, depuis le Festival de Clermont-Ferrand jusqu’au Festival International du Film d’animation d’Annecy dans la catégorie films de télévision. Entre ces deux événements, c’est au Festival National du Film d’animation de Rennes que Le Chant des Orages est présenté, l’occasion pour moi de vous parler de ce beau film et d’échanger à son sujet avec sa réalisatrice.
Lors d’un orage, les animaux d’un petit village de montagne se mettent à faire d’étranges crises. Émilie, 8 ans, qui vient d’emménager dans la vallée, et sa voisine Manon décident d’enquêter. Elles découvrent qu’il existe un lien entre ces crises et le chant des orages, une musique qu’Émilie est la seule à entendre.
Le Chant des orages nous fait entrer dans la petite vie rurale au travers de la quête des orages de son héroïne Émilie. L’amitié qu’elle lie avec sa voisine Manon permet d’aborder des thématiques telle que la différence et les sensibilités sensorielles face au monde extérieur. Le travail sur la musique fait en corrélation avec la narration induit des pauses et des respirations laissant le spectateur prendre la mesure de l’histoire. J’ai d’ailleurs apprécié que parents et enfants possèdent un impact dans la narration, chacun à leur échelle.
Le Chant des Orages est donc un très beau film à l’esthétique adorable qui n’atténue en rien la portée de son propos et la force de ses personnages. Un belle réussite diffusée sur Canal + et qui trouvera plus tard le chemin des salles avec le distributeur Cinéma Public Films.
On s’était vu au Cartoon Forum 2022 lors du pitch du projet. Comment Le Chant des Orages a évolué depuis cette présentation?
Lors de Cartoon Forum, Canal Plus a repéré le projet et ils l’ont pris assez rapidement. On a vraiment eu beaucoup de chance. Il leur restait un slot pour un spécial avant la fin de l’année, donc ça a été signé dans les mois qui ont suivi la présentation.
De mon côté j’étais encore en train de travailler sur mon segment pour Le grand Noël des animaux donc on n’a pas pu démarrer tout de suite. Claire Sichez a coécrit le scénario avec moi pour le faire valider par Canal + et dès que Le grand Noël des animaux fut à peu près fini, on était prêt à partir en production.
En termes d’écriture, comment as-tu travaillé avec Claire ?
En termes de scénario, celui-ci a beaucoup évolué au moment de l’animatique. Ce qui était super sur ce projet, c’est que j’ai pu continuer l’écriture avec Claire. On l’a ensuite storyboardé ensemble et on a vraiment pu prolonger ce travail d’écriture vers cette étape, ce qui explique les changements qu’on a pu y opérer. On a notamment coupé une bonne partie du début, changé la fin et vraiment pu adapter en fonction de ce que ça donnait sous forme d’animatique.

J’ai pu remarquer que le rôle des parents diffère de ce qu’on connaît d’habitude, ils sont plus actifs et présents dans la vie de leur fille.
Oui. De plus, il y a un basculement dans la relation avec les parents car au début, ils sont dans une forme d’opposition à ce qu’Émilie sorte sous l’orage, il ne comprennent pas trop ce qu’elle fait, ils se positionnent un peu comme une forme d’antagoniste et puis à la fin il y a une forme de réconciliation car ils la croient.
On avait donc envie que les enfants soient vraiment les moteurs, que ce soit vraiment eux qui se prennent en main et non pas qu’ils subissent les événements extérieurs. Et on avait aussi envie de décrire des enfants qui se battent pour leur conviction et montrer qu’ils peuvent arriver à convaincre les adultes, pour arriver à les impliquer.
Il y avait une volonté d’éviter que ça finisse avec une simple confrontation entre enfants et adultes, qu’ils soient ceux à convaincre. Et on avait majoritairement en tête les films avec lesquels on avait grandi, ces films des années 80, 90 où les enfants sont vraiment les moteurs de l’aventure, de l’action et où ils n’ont pas peur de prendre des risques pour leur conviction.
Il y avait de plus un vrai défi en termes de mise en scène, qui était d’arriver à faire comprendre que seule Émilie entendait le chant des orages et de communiquer clairement ce concept même. On a fait un gros travail de son lors du premier orage.
Au début la musique est mêlée avec l’orage, le son de ce dernier disparaît complètement, laissant la musique seule puis revient quand la musique commence à être dissonante. On a aussi trouvé des stratagèmes pour arriver à faire comprendre que seule Émilie entend le chant, là où son amie Manon n’entend que l’orage, c’était un moment où on avait besoin d’un peu de temps pour donner ces clés de compréhension au public.
Après, je pense que ça vient aussi de moi : J’ai une forme de mise en scène qui est un peu plus contemplative. J’aime bien la poésie de l’image et la contemplation. On avait envie de garder un petit peu ça à certains moments et en même temps on avait beaucoup d’envie d’aventure, d’aller vers ce genre et donc rythmer l’histoire différemment.
Mais on ne voulait pas non plus tomber dans un rythme trop soutenu comme ça arrive dans certaines séries télévisées où ça va tout le temps à cent à l’heure. On avait pas forcément envie d’avoir quelque chose comme ça sur ce film.

Comment s’est passé le travail sur la musique ? A-t-elle été créée en amont ou simultanément de la création de l’unitaire ?
C’est arrivé très tôt parce qu’on avait de la musique avant même de faire le trailer créé pour Cartoon Forum qui datait de mi avril 2022 si je me souviens bien. J’ai en fait rencontré le compositeur Damien Deshayes à l’occasion du Festival Music & Cinema Marseille et il est intervenu dès ce moment-là.
C’était lors de rencontres où on envoie des projets en cours d’écriture et où on rencontre différents compositeurs qui nous proposent des pistes pour le film. Et j’ai tout de suite accroché avec Damien, il est devenu la troisième personne à travailler sur le Chant des orages. On n’avait pas encore de scénario complet, on était encore avec un traitement et on allait se lancer dans la production du teaser pour le présenter au Cartoon Forum.
Ce qu’il me proposait c’était vraiment ce que j’imaginais au niveau de la musique et il a commencé à travailler là-dessus assez tôt en parallèle du scénario, ce qui fait qu’on pouvait déjà monter l’animatique sur des maquettes non définitives de la musique. Effectivement sur ce projet, la musique est vraiment un acteur du film à part entière.
On découvre aussi une forme de réalisme fantastique avec du folklore local.
Oui. On voulait quand même que ça reste fantastique, même s’il y a une volonté écologique. On ne voulait pas non plus que ce soit la technologie, via l’antenne qui soit vraiment responsable par sa seule présence.
On avait envie au départ que l’explication révélatrice soit fantastique mais c’est en lisant et en se documentant qu’on a trouvé le feu de Saint Elme, un phénomène qui existe vraiment et qui sont des espèces de boules de lueur violette apparaissant principalement sur les ailes des avions pendant les orages mais qui peuvent aussi apparaître sur des extrémités déjà très hautes et très pointues.
On a donc utilisé ça pour l’antenne et accentuer l’aspect fantastique tout en ayant une explication scientifique derrière ça. Ce sont nos recherches au fur et à mesure de l’écriture qui ont alimenté le côté scientifique, notamment sur les fréquences.
Avec Le Chant des Orages, on avait envie de faire un film où le fantastique vient dans le quotidien. Ce que j’adorais quand je voyais des films étant enfant, c’était de me dire qu’il pouvait se passer des choses fantastiques dans le monde autour de moi.
Comme dans certains films de super-héros, par exemple dans les X-Men, il y a une espèce d’explication scientifique de leur raison d’exister. Je trouve que lorsqu’on arrive à raccrocher un peu au réel ces phénomènes, même si on donne une explication partielle parce que dans mon imaginaire d’enfant, je poursuivais dans mon imagination les films que j’avais vu qui m’avaient beaucoup marqué en dehors de leur visionnage. Je continuais à y penser et à me raconter des histoires autour d’eux et c’est ça qu’on avait envie de recréer avec Claire.

As-tu pu avoir des retours du public sur Le Chant des Orages ?
Oui. On était en projection jeune public, donc on l’a vu avec les enfants et franchement les retours étaient incroyables. Parce qu’ils ignoraient qu’on était présentes et on entendait les enfants juste à la fin du film s’exclamer : « Ah, c’était trop bien ».
Il y avait même un enfant à l’arrière de la salle qui était super énervé contre les parents. Il disait « Mais ils comprennent rien, ils sont vraiment trop bêtes. » Et puis quand à la fin quand ceux-ci étaient d’accord avec Emilie, il a dit « Ah bah enfin voilà, ils ont compris, ça y est ! » C’était marrant de voir à quel point ils étaient impliqués dans le visionnage du film.
Et je l’ai aussi projeté avec des adultes parce que je l’ai montré lorsque j’étais au Pérou en novembre, invitée par l’Institut français où j’avais fait une masterclass à Lima puis ensuite j’étais jury dans un festival à Puno où on l’a projeté également et j’ai eu des très bons retours.
Je pense que du côté des adultes, ça parle énormément à ceux qui ont grandi dans la même période que moi, qui ont regardé des films comme E.T. L’extra-Terrestre, Les Goonies… Et on a eu pas mal de rires aussi avec le maire et son petit chien Ponpon. Ça marche bien en salle en général.
Si je ne dis pas de bêtise, le lieu n’est pas clairement nommé. On devine qu’on est dans un paysage montagneux et c’est tout. Était-ce une volonté de votre part avec Claire ?
Non, effectivement. On avait envie que ce soit en montagne parce que c’est là où les orages sont les plus forts et que ce soit un petit village. Le personnage d’Émilie vient de s’installer, sa maman vient d’ouvrir sa clinique vétérinaire, donc c’est un peu la nouvelle qui débarque et il y a déjà un groupe d’enfants qui se connaît bien depuis la maternelle et elle endosse donc le rôle de celle qui est un peu différente et qui va devoir se faire sa place.
Et puis effectivement, il y a le côté village, le côté où les enfants sont dehors car ce n’est pas considéré comme dangereux de sortir, on avait envie que les gens aient une sorte de proximité entre eux.
Et par exemple le petit chien Pompon, il était inspiré à la fois par les chiens de ma mère qui a deux petits westies blancs, ce qui est aussi le cas de la mère de Claire. Donc on s’était toutes les deux inspirées des chiens de nos mères pour le concevoir.
C’était assez marrant et puis on avait envie d’avoir ce personnage du maire, d’en faire un personnage haut en couleur et qui permettra de dédramatiser parce que mine de rien, il y a les crises des animaux en fait, on avait vraiment pas envie que ce soit quelque chose qui fasse qui soit trop dramatique et qui fasse trop peur non plus parce que c’est quand même tous les animaux qui se mettent à bouger bizarrement, à faire des crises, ça peut vite devenir angoissant.
Et du coup, on a à la fois joué avec le personnage du maire et son petit chien, mais on a aussi essayé au niveau de l’animation de faire quelque chose d’un peu comique dans les crises d’animaux. D’ailleurs, tu parlais des retours en salle et ça aussi les enfants ont pas mal rigolé quand il y avait la scène avec les tortues qui tournent ou le perroquet qui sort sa tête. C’est un peu ce qu’on cherchait à ce moment-là, quelque chose de pas dramatique.

L’orage peut être un élément impressionnant (j’en ai moi-même peur). Y a-t-il eu un curseur pour doser l’effet vis à vis du public ?
Oui, il fallait trouver le bon dosage par rapport à la cible qu’on visait et par rapport à ce que tu évoques, j’ai commencé à écrire ce projet parce que quand j’étais enfant, j’avais très très peur des orages. C’était vraiment une phobie. En CE2, CM1, je pleurais en classe s’il y avait de l’orage et je me cachais sous la table. Enfin, je comptais les secondes entre entre l’éclair et le tonnerre pour savoir si l’orage était loin, s’il se rapprochait, s’il s’éloignait.
Et du coup, j’avais envie de prendre le contrepied de mon expérience avec ce film en faisant une enfant fascinée par l’orage, qui est quand même un phénomène assez beau, bien qu’il provoque des crises chez les animaux et ait l’air plus dangereux.
Mais à la base, c’est quelque chose d’un peu magnifique, de beau avec une musique qui est très belle. Donc c’était aussi cette volonté là. De mon côté ça va mieux vis à vis de l’orage, mais c’est vrai que j’ai des souvenirs de peur atroce par rapport à ça. Les balades en montagne quand il se met à y avoir de l’orage, c’est aussi très impressionnant. J’avais des souvenirs de ça et c’est aussi pour cette raison que j’avais envie de situer l’histoire en montagne.
J’ai également une affinité particulière à représenter la nature, les animaux. C’était déjà le cas dans un de mes films précédents, Au Pays de l’aurore boréale, où là on était plus dans le grand nord, mais comme je suis une enfant de la ville, j’ai une espèce de fascination pour tout ce qui relève des grands espaces et de la nature. C’est donc vers ça que j’ai envie d’aller dans mes représentations.
La relation des personnages avec la nature est aussi très présente.
Oui, tout à fait. et aussi parler de notre rapport à la nature. C’était un peu ça aussi. Notre rapport à la technologie, à la nature. Comment est-ce qu’on essaie de trouver, sans arrêter tout ce qu’on fait mais juste prendre le temps de se poser, d’y réfléchir et d’essayer de trouver un équilibre.
C’est un peu ça que les enfants essayent de mettre en place à la fin : si on ne peut pas arrêter l’antenne, peut-être qu’on peut essayer de trouver des solutions en attendant mieux pour que les animaux ne fassent plus de crise. On voulait vraiment questionner ça avec ce film et que ce soit les enfants qui apportent la solution.
A ce propos j’ai assisté à une avant-première d’Arco au Méliès de Montreuil et Ugo Bienvenu a dit quelque chose qui m’a beaucoup touché. Il a dit qu’il fallait qu’on fasse des films pour les enfants mais aussi pour les adultes de demain.
Il disait que montrer un futur positif et utopique aux enfants c’est aussi une façon de déclencher leur imaginaire pour qu’ils imaginent un monde meilleur pour demain. Et je trouve que c’est important aussi de leur donner l’envie de se battre pour leurs idées et de leur montrer qu’ils peuvent agir et se battre pour leurs convictions.
Je trouve que c’est important de donner des messages positifs aux enfants qui vont regarder les films et de leur montrer qu’il peut se passer des choses positives dans l’avenir. Ça, je trouve que ça fait partie de notre rôle quand on fait des films pour le jeune public.