Annecy 2026 – Interview – Julita Conde, réalisatrice de « En El Cuarto de Nico »

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Sélectionné dans les films de commande de cette édition 2026 du Festival International du Film d’animation d’Annecy, En El Cuarto de Nico, clip vidéo du groupe El Cuarteto de Nos, a été réalisé par l’artiste argentine Julita Conde que j’ai eu la joie de rencontrer à cette occasion pour échanger sur ses inspirations et ce qui l’a poussée à concevoir cette œuvre en animation traditionnelle.

Julita Conde est une réalisatrice de 27 ans originaire de Buenos Aires, spécialisée dans le mix media où elle explore et combine différentes techniques en fonction des besoins de chaque projet. Elle a travaillé avec des artistes tels que Bizarrap, Shakira, Cazzu, Peso Pluma, Rauw Alejandro, Aitana et Trueno, mais aussi assuré la direction créative de la tournée Puertas du groupe de rock uruguayen Cuarteto de Nos, qu’elle a récemment retrouvé pour le clip En El Cuarto de Nico, sélectionné dans la catégorie des films de commande.

Tu as un lien très fort avec la musique et réalisé des clips en utilisant le mix media. Comment s’est développée cette sensibilité musicale ?

Julita Conde : Eh bien, j’ai toujours eu un lien avec la musique, mais mon principal moyen d’expression reste le visuel. Cependant, j’ai joué de la trompette dans la fanfare de l’école quand j’avais entre huit et douze ans. Ensuite, j’ai intégré une école de comédie musicale pendant cinq ans. J’adore chanter ; c’est quelque chose que je fais tous les jours.

J’ai rencontré l’un de mes meilleurs amis à cette époque, et j’avais pour habitude de réaliser beaucoup de clips pour mes amis qui chantaient dans la comédie musicale, mais également des clips pour la fanfare de l’école. Je réalise des clips très amateurs et à petit budget depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, mais mon attention s’est toujours portée sur les arts visuels. Je suis fan de musées, d’arts visuels et d’artistes surréalistes.

Ce lien s’est formé à cette époque… Oui, mon vrai lien avec l’art vient des arts visuels. J’avais déjà cette connexion avec la musique, mais ma véritable passion, ce sont les arts visuels. Ce qui s’est passé, c’est que j’étudiais le cinéma et il y a eu un véritable boom de l’industrie musicale en Argentine au moment où j’allais obtenir mon diplôme, en 2020, avec des artistes qui avaient mon âge, et certains d’entre eux étaient mes amis.

J’ai donc commencé à réaliser des clips pour eux. Au fur et à mesure que leur carrière décollait, ils m’ont emmené avec eux. C’était une opportunité inespérée pour moi : le juste équilibre entre un budget (qui n’était pas énorme, mais qui avait le mérite d’exister) et une grande liberté de création. Dans les clips musicaux, on a beaucoup plus de marge de manœuvre que dans d’autres films de commande. C’est pour cela que je suis tombée amoureuse de ce travail avec la musique.

Toy en el mic – BZRP & MILO J – Réalisé par Julita Conde

J’ai vu dans tes clips que tu utilises différents formats, comme le stop-motion, l’animation 2D et d’autres éléments très variés. Comment travailles-tu sur ces projets ? Est-ce que tu discutes avec les artistes du format que tu vas utiliser pour le clip, ou est-ce que tu proposes un concept et ils choisissent ensuite ?

Julita Conde : Oui, c’était toute une stratégie, un plan. Quand j’ai commencé, j’ai toujours aimé le mix media ; mon mémoire universitaire portait d’ailleurs sur ce sujet. C’est vraiment mon truc, j’adore ça. Mais quand les artistes vous appellent pour un clip d’animation, ils ont parfois une idée très précise en tête. Par exemple, ils peuvent dire : « Je veux quelque chose qui ressemble à Akira » ou alors ils viennent me voir et me disent : « Je veux du stop-motion », ou « Je veux de l’animation 2D ».

Au début, c’était plus difficile pour moi de proposer mes propres idées parce qu’ils savaient ce qu’ils voulaient et que je voulais le travail. Alors, je leur disais : « D’accord, je vais faire ça à 90 % comme vous le souhaitez, mais on pourrait peut-être ajouter 10 % de cet autre format pour une partie plus profonde, afin de changer de média et d’apporter une expression plus surréaliste. »

Par exemple, on avait une partie en prises de vues réelles qui intégrait du stop-motion, mais une partie de ce stop-motion était en 2D. De cette façon, je leur donnais ce qu’ils voulaient, tout en y intégrant ma touche personnelle, qui est le mix media. Aujourd’hui, en revanche, je propose simplement mes idées et ils les acceptent parce qu’ils me font confiance.

Combien de temps te faut-il pour créer un clip ? Est-ce que c’est un mois, trois mois, ou est-ce que tu es impliqué très tôt dans le processus avec l’artiste ?

Julita Conde : Au début, les délais dans l’industrie musicale étaient toujours très courts. Oui, nous avons déjà réalisé des clips d’animation entiers en un mois, ce qui impliquait des horaires de folie et une grande équipe pour pouvoir y arriver. Mais je m’implique désormais beaucoup plus tôt dans les projets car j’agis davantage en tant que directrice artistique sur l’ensemble du projet de l’artiste.

MP3 Tour – Direction artistique par Julita Conde
Puertas Tour – Direction artistique par Julita Conde

Je peux savoir ce que nous allons filmer un an à l’avance parce que c’est moi qui décide de ce que nous allons tourner. Je décide si nous allons faire deux clips en utilisant des techniques spécifiques, comme des prises de vues réelles avec du stop-motion. Grâce à cela, je peux mieux planifier, et le processus n’est plus aussi frénétique.

As-tu écrit le scénario du clip toi-même ? Était-ce une idée que tu as imaginée en communiquant avec le groupe, ou t’ont-ils donné carte blanche ?

Julita Conde : La genèse du projet est la suivante : je suis une immense fan du groupe depuis que j’ai neuf ans. Si je suis devenu une si grand fan, c’est parce qu’ils ont un album intitulé Bipolar qui parle beaucoup de santé mentale.

Ce nouvel album qu’ils viennent de sortir, intitulé Puertas et pour lequel j’ai réalisé ce clip parle lui aussi entièrement de santé mentale, mais s’adresse à cette nouvelle génération de fans. La chanson En El Cuarto de Nico parle d’une personne, Nico, qui est déprimée. Mais au lieu de décrire Nico directement, la chanson décrit les objets de sa chambre. Quand on prête attention aux objets décrits, on comprend qu’il est en dépression.

Bipolar (2009)
Puertas (2025)

Si on n’écoute la musique qu’une seule fois, on ne s’en rend pas forcément compte parce que cela ressemble à une chanson pop joyeuse. Mais quand on y prête attention, on comprend : « Ah, d’accord, il s’est disputé avec son ou sa partenaire, la relation est finie, il prend des pilules, sa chambre est en désordre et tous ses projets sont laissés à l’abandon. »

C’était l’idée centrale. J’ai une très bonne relation avec le groupe, tout d’abord en tant que fan et aussi parce que je travaille beaucoup avec eux. Alors, ce que je leur ai proposé fut : « Faisons cela, mais donnons au public un personnage à suivre pour découvrir cette chambre. » Et Adorno fut ce personnage.

Comme la chanson semble joyeuse et pas trop profonde à la première écoute, je voulais faire la même chose avec le clip. C’est pourquoi j’ai choisi de l’animation 2D avec des illustrations très jolies, colorées et enfantines. Cela vous plonge dans cet univers, et on ne réalise pas tout de suite ce que l’on voit. Mais si l’on est attentif, on commence à découvrir ce dont la chanson parle réellement. Donc, oui, c’est un mélange. J’écris le scénario, mais je me base entièrement sur ma compréhension du morceau.

Les commentaires sous le clip sont très touchants et les gens sont heureux du sens du clip. El Cuarteto de Nos a une très bonne relation avec son public concernant ce sujet.

Julita Conde : Oui, le public du groupe est très dévoué et intelligent. Ils sont très engagés envers le groupe et créent des univers entiers avec tous les personnages créés par les musiciens. Je pense que c’est pour cela qu’ils ont fait cet album pour eux, en parlant de santé mentale pour prendre soin de leur public, plutôt que de se concentrer sur des thèmes clichés.

C’était incroyable pour moi et Magality, la coréalisatrice du clip, de voir les fans adopter le personnage du chat comme un symbole. Maintenant, ils vont aux concerts habillés en chat ou en d’autres personnages que nous avons créés. Ils achètent les tenues et apportent des pancartes.

Adorno est devenu une mascotte pour les fans d’El Cuarteto de Nos

Ils en ont fait une mascotte.

Julita Conde : Oui ! Et ils ont aussi fait beaucoup de vidéos sur YouTube pour parler de leurs propres traumatismes et de santé mentale, en utilisant notre clip comme point de départ pour lancer ces discussions. De nombreuses conversations sont nées autour de ça, ce qui était incroyable et extrêmement gratifiant pour moi.

Qu’est-ce qui t’attend à l’avenir ? Sur quels projets travailles-tu ? Peux-tu nous en parler ?

Julita Conde : Oui, tout à fait. Il y a quelques années, avant de commencer à travailler activement dans la musique, j’ai réalisé un court-métrage en stop-motion, Thorns. Il évoquait la santé mentale, mon thème de prédilection, en utilisant des plantes, plus précisément un cactus et une rose. Je voudrais désormais faire la deuxième partie, qui mettra en scène une plante carnivore et des fleurs.

À côté de cela, j’ai un projet de série télévisée intitulée Elena Silver que je suis actuellement en train de présenter à des diffuseurs. C’est l’histoire d’une chanteuse très célèbre, construite sous la forme d’une enquête. Un meurtre a lieu dans le premier épisode et dans les chapitres suivants, nous revenons à cette fameuse fête pour découvrir différents suspects.

J’ai insufflé toute mon expérience de l’industrie musicale dans ce projet et son héroïne. C’est très amusant, et l’idée est d’y apporter beaucoup d’humour tiré de mes différentes expériences. Ce sont mes projets principaux. Ils me tiennent beaucoup à cœur, donc je suis très enthousiaste. Mais je commence aussi à travailler plus globalement sur des clips musicaux et des publicités, car j’ai signé avec Blinkink, une agence britannique qui produit énormément de projets de grande envergure.

Je réfléchis à ce que je veux faire, car c’est important pour moi, en tant que réalisatrice latino-américaine, de commencer à travailler à l’échelle mondiale mais en même temps, en tant qu’artiste, je veux rester fidèle à mes racines et être honnête avec moi-même dans ce cheminement qui s’ouvre à moi.

Julita Conde possède un site internet très complet : Julitaconde.com. Tous mes remerciements à Magali Battista pour la mise en relation.