Critique – Perfect Blue


Voilà 7 ans que Satoshi Kon, l’un des maîtres de l’animation, nous a quitté. 2017 signe également les vingt ans de son premier long-métrage, Perfect Blue, une oeuvre séminale et déjà très indicative du niveau d’exigence de l’artiste. A l’occasion de la réédition du film en haute définition par Kazé. Revenons sur ce maître étalon de la japanimation qui par sa maîtrise formelle et son contenu adulte, aura contribué à légitimer en France la japanimation à la fin des années 90, alors que les Pokemon envahissaient les étals et que les parents effrayés par Dragon Ball commençaient à se décoincer vis-à-vis de ce médium. En quête de légitimité sur notre territoire l’animation japonaise aura bénéficié d’un beau duo, en 1999 avec la sortie de Perfect Blue puis début 2000, avec un certain Princesse Mononoké.

Jeune idole pop au sein d’un groupe à succès, Mima décide soudainement de se reconvertir pour commencer une carrière d’actrice, ce qui n’est pas au goût de son entourage et de ses fans. Au fur et à mesure qu’elle avance sur sa nouvelle voie, la fiction semble la rattraper et le personnage qu’elle incarne commence à prendre le pas sur la réalité. Peu à peu, Mima perd ses repères pour entamer une descente aux enfers dont elle ne ressortira pas indemne.

Si le titre même du film peut faire référence aux thrillers de Dario Argento, Perfect Blue chasse bien plus sur le domaine des métrages de Brian De Palma, en étant un film conscient du genre qu’il parcourt comme des règles cinématographiques générales, ici gérées et employées avec une grande maîtrise. Pour un premier long-métrage Kon avait décidé de frapper fort, et ça se ressent dès les premières minutes : Perfect Blue est un film qui irradie de l’érudition mais sans verser dans l’outrancier, ce qui est hélas le cas dans bon nombre de thrillers.

L’aspect majeur qui démarque le premier film de Kon des réalisations de De Palma tient dans le traitement même de la perversion. Si l’américain l’exerce via sa mise en scène directement sur ses héroïnes, le japonais tend un piège tout autre : la perversion est ici diffuse, produite par le dispositif médiatique, lui-même le bras armé de la société, depuis les consommateurs (les remarques incessantes des otakus) jusqu’aux séquences de la série télévisée Double Bind qui dédouble avec astuce sa position de victime de l’intrigue, comme de l’oppression systémique faite aux femmes dans la société japonaise de la fin des années 90.

Et déjà, comme un éclair prophétique, Perfect Blue préfigure le harcèlement virtuel via son scénario, qui intègre un stalker qui écrit à sa place un journal intime en ligne possédant des détails intimes bien trop perturbants. Cette paranoïa qui saisit Mima, véritable élément inédit à l’époque, est devenu à l’heure actuelle une norme malsaine. Ces éléments de modernité font du métrage à la fois un précurseur et un représentant encore très actuel de ces tendances, tout en ayant des qualités qui en font un excellent film.

Et lorsque le réalisateur vous plonge dans la confusion, c’est avec une expertise diabolique qui pousse la révélation sans s’appesantir sur le grotesque, lui préférant la figure symbolique plutôt que le choc de la réalité, ce qui permet de garder un impact bien plus persistant que la simple réalisation du coupable.

Et c’est là que Satoshi Kon pose l’un de ses piliers thématiques qu’il n’aura cessé d’exploiter et d’éprouver durant sa trop courte carrière : la fabrication sociétale des images, qu’elle soient voulues comme belles (les apparitions du groupe d’idoles Cham), comme objet de perversion (les photos dénudées de Mima) ou horribles (ses séquences dans la série Double Bind, d’autant plus difficiles à supporter que le scénario qui lui est écrit traite ses angoisses de manière sensationnaliste), ce qui fait tout le sel du dernier tiers de Perfect Blue, et qui sera démultiplié dans l’excellente série Paranoïa Agent et dans son chef-d’œuvre, Paprika.

Car c’est bien le découpage et la mise en scène qui font de Perfect Blue un film supérieur, car jamais sa maîtrise ne cesse un instant et l’animation, confinée à une forme de naturalisme jusqu’à certaines fulgurances, est traitée comme telle : un outil utilisé à son maximum pour raconter l’histoire au mieux, jouant avec les points de vue, les perceptions, les modes de présentation de l’image qui font que lorsque l’on a une vraie culture cinéphile derrière soi, le visionnage est d’autant plus appréciable, et le revisionnage une vraie étude, tant rien n’est laissé au hasard. Ce n’est donc pas un hasard si le très côté Darren Aronofsky en avait acheté les droits en vue d’une adaptation qu’il n’a finalement jamais réalisé, bien que sa filmographie soit teintée d’inspirations similaires (d’autre seront moins cléments que moi sur le sujet).

Un point de départ cinématographique que certains ont eu la chance de voir en salles en France en 1999 et que l’on peut désormais découvrir à nouveau en vidéo dans un format HD du plus bel effet, ainsi qu’une édition collector très complète, qui comporte un livre obligatoire pour tous les amoureux de découpage filmique, puisqu’y est inclus le storyboard de l’intégrale du film, étalé sur 192 pages. On y trouve, outre lel beau contenant et les supports du film, un artbook de 64 pages. Si seul le film vous intéresse, il est bien évidemment disponible en édition simple DVD ou HD, selon votre matériel.

Si vous ne connaissez pas encore la filmographie de Satoshi Kon, Perfect Blue est un parfait point d’entrée dans son oeuvre, que je ne peux que vous conseiller. Si vous l’avez déjà vu, le moment est parfait pour se replonger dans cette oeuvre fondatrice d’un maître du cinéma encore bien trop mésestimé à mon goût, avant d’aller plus loin et de visionner Millenium Actress, déjà critiqué par Coralie dans ces colonnes.



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