Premier long-métrage d’Aurel, vu en WIP au Festival d’Annecy l’année dernière, où il avait gagné le prix Gan à la diffusion avant une sélection au festival de Cannes 2020, Josep sort aujourd’hui dans les salles.

Février 1939. Submergé par le flot de Républicains fuyant la dictature franquiste, le gouvernement français les parque dans des camps. Deux hommes séparés par les barbelés vont se lier d’amitié. L’un est gendarme, l’autre est dessinateur. De Barcelone à New York, l’histoire vraie de Josep Bartolí, combattant antifranquiste et artiste d’exception.

A l’image de son réalisateur, Josep – le film comme le personnage – se trouve être une multitude de choses, à la fois portrait d’un militant, l’évocation terrible de l’époque sombre que fut la retirada, mais aussi une collection de souvenirs par un narrateur à l’esprit délié, dont le système de représentation ne fonctionne plus que dans le regard de cet artiste qu’il a croisé et dont le choix de vie aura influencé son propre imaginaire visuel. Josep, c’est tout ça, et encore bien d’autres éléments qui se rencontrent parfois brièvement et qui rendent l’histoire écrite par Jean-Louis Milesi (collaborateur de longue date de Robert Guediguian) assez imprévisible dans son cheminement.

Josep n’est pas tant l’histoire de l’artiste que celle de l’un de ses gardiens, Serge (Gérard Hernandez), devenu un vieillard atteint d’Alzheimer et contant ce qu’il reste de cette histoire à son petit-fils. Au fil de ces morceaux de récits amorcés par un simple dessin, Serge évoque la culpabilité du geôlier, la passivité devant les abus de ses collègues, les combattants antifranquistes isolés dans des camps de concentration qu’il ont eux-mêmes dû construire. Pour illustrer cet avant goût de fin d’un monde le trait d’Aurel sert de référence, autant que celui de Bartoli, et l’animation du film, souvent très limitée n’est qu’un des éléments servant à poser cette ambiance, tout autant que les couleurs terreuses quasi-monochromes habillant la première moitié du film.

 

Serge et les tirailleurs sénégalais, une complicité salvatrice dans Josep
Serge et les tirailleurs sénégalais, une complicité salvatrice

Si l’on peut apparenter ce manque d’animation à la mémoire vacillante de Serge, on découvre bien vite que plus la mémoire est dure ou déplaisante, plus la séquence se repose sur d’autres éléments techniques, comme la musique de Sílvia Pérez Cruz, les voix des interprètes ou un excellent sens du cadrage au service d’une fin de séquence reposant sur un dessin original de l’artiste. Bien qu’il soit le sujet de cette histoire, Josep (Sergi Lopez) ressemble presque à un personnage de roman, un prisme également dû à l’admiration que lui porte Serge, effacé et plein de commisération tout en étant un rouage conscient de l’oppression vécue par ces expatriés forcés en 1939.

Dans ce film sur l’émergence de la résistance, Josep apparait donc comme un modèle. Pieds rivé dans la boue, le regard rivée sur sa mère patrie, il possède ce je ne sais quoi du héros romantique, aidé par un arc narratif où Serge, malgré les brimades de ses deux collègues racistes et fascistes, lui prête main forte pour tenter de retrouver sa fiancée. L’artiste n’est toutefois pas le seul, son ami Elios, qui ne courbera pas l’échine, le paiera cher malgré les coups de pouces de Serge et la désobéissance passive de la part de camarades tirailleurs sénégalais, d’autres silhouettes à l’héroïsme discret mais à la fatale vengeance.

Une apparition prématurée de Frida Kalho dans Josep, réalisé par Aurel
Une apparition prématurée de Frida Kalho au cours de récit de Serge

Josep bascule dans une seconde partie plus douce et colorée dès la prise d’action de la part de Serge, un acte à la fois mortel et libérateur qui achève de sceller l’amitié des deux hommes. Dès lors, les couleurs du récit deviennent plus vibrantes et culminent dans un voyage au Mexique, où Serge finit par croiser Frida Kahlo après une incursion prématurée de celle-ci en début de métrage. Enrobé de la création d’un des autoportraits les plus célèbre de l’artiste, le film achève son exploration humaine avec un dernier dessin du petit-fils de Serge, en réponse à celui que Bartoli a offert à son grand-père, clôturant cette méditation autour du pouvoir du dessin, premier outil de (dé)monstration.

Reste une inconnue dans tout cela : Josep est indéniablement un film d’animation, et se rapproche avec une certaine de ses objectifs des deux premières œuvres d’Anca Damian que sont Le Voyage de monsieur Crulic (Cristal du long métrage au festival d’Annecy en 2012) et La Montagne Magique où l’on retrouver cette capacité à utiliser un médium pour pirater l’imaginaire visuel du spectateur. Ici, ce piratage est double puisqu’Aurel dessine Bartoli qui dessine l’imaginaire de notre protagoniste. Un film d’animation, certes, mais indubitablement un film dessiné à la résonance politique très actuelle, à voir à partir de 15 ans, que je vous conseille vivement.

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