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FNFA 2026 – Interview – Dans l’univers de Léahn Vivier-Chapas

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Léahn Vivier-Chapas est réalisatrice. Elle a achevé son cursus à la Poudrière avec Méats et Boobzilla change de pneus. Elle réalise et développe depuis ses films, dont La Fée des Roberts, produit par Folivari en 2021, avec une première mondiale à la Mostra de Venise en 2021 et une sélection aux César en 2023.

Elle a créée cette année la très belle affiche du Festival national du film d’animation de Rennes et c’est à cette occasion que j’ai pu m’entretenir avec elle sur ses sujets de prédilections et son univers en tant qu’artiste.

Comment as tu travaillé sur ce processus artistique de l’affiche ? Est-ce que cela a été différent de ton travail habituel ?

Léahn Vivier-Chapas : C’est l’année dernière à Annecy que Jeanne Frommer et Isabelle Vanini m’ont proposé de faire l’affiche. Je trouvais que c’était une super proposition parce que j’adore le festival de Rennes. J’y ai pitché plusieurs fois des projets dans les appels à pitch. ça avait v »aiment du sens. Elles m’ont dit « écoute, on te propose ça, tu as carte blanche. Par contre, n’oublie pas que c’est grand public et que le but est de faire des affiches qui vont aller partout dans la ville et qu’elle va être vue par un public familial. » Évidemment, je leur ai dit oui ! Et promis que je ne ferai pas de gros seins sur l’affiche, que j’allais m’adapter, sans trahir mon univers graphique pour autant.

J’ai pensé tout de suite au motif des mains. Je voulais rendre femmage à une figure de l’animation qui m’a marquée, inspirée depuis l’enfance et qui a certainement eu sans que je m’en aperçoive beaucoup d’influence dans mon travail par après. Karaba, cette icône de l’animation française.

Pour moi Karaba, c’est un personnage absolument central dans toute ma réflexion, toute ma construction autour de l’image depuis petite parce que c’est un personnage très fort qui parle de la violence aux enfants. Et aujourd’hui mon travail parle toujours de violence et de comment on y réagit.
ça avait vraiment du sens d’en faire la figure centrale de mon affiche.

Puis l’idée est venue d’en faire cette reine sorcière qui s’autocouronne avec son propre corps et qui fait de celui-ci son propre costume, son propre ornement. Dans cette idée, elle sculpte son propre médium, transforme sa propre matière pour devenir autre chose et c’est là le lien avec mes films.

Et j’ai vu qu’il y avait des teasers qui ont été faits. Je crois que c’est avec le système d’écoles Reca. As-tu pu intervenir dans ce travail là ou pas du tout ?

Léahn Vivier-Chapas : Je sais que l’affiche a été montrée à des étudiants dans différentes écoles en région et à Paris et ils ont proposé leurs idées de teasers à partir de mon dessin. Je pense que des petits groupes d’étudiants ont développé une idée pour faire une petite bande annonce pour le festival et il y en a certains qui ont été sélectionnés et diffusés lors du festival.

J’ai remarqué qu’il y avait quand même un rapport à la féminité, mais aussi aux féminités au pluriel.Y a-t-il des figures que ce soit live, jeu vidéo, tout médium confondu qui te font avancer dans ton travail, t’inspirent et te donnent envie de créer ?

Léahn Vivier-Chapas : Je dois dire que c’est assez rare que je sois vraiment impactée ou inspirée par des créations. Ça arrive, mais c’est quand même assez rare. L’un des derniers films qui m’a marqué, c’est La fille qui explose, un court métrage d’animation réalisé par Caroline Poggi et Jonathan Vinel (ndr : diffusé au Festival d’Annecy en 2025 dans la sélection des Courts métrages – L’officielle). Le dernier livre qui m’a marqué : Pornoterrorisme de Diana J. Torres.

C’est cependant assez rare que que je sois vraiment bouleversée. Mes sujets de prédilection et que j’ai envie de travailler sont des sujets dont on parle beaucoup en surface et qui font beaucoup réagir. Tout le monde veut commenter ce qu’il croit savoir du corps des autres. La sentence du commentaire ne m’intéresse pas. S’emparer de ces nouvelles représentations de féminité qui, soit dit en passant, ne sont pas nouvelles du tout parce qu’elles sont là en toile de fond depuis toujours et alimentent avec force la pop culture.

La fille qui explose fait partie des derniers œuvres qui ont marquée Léahn.

Il faut qu’on puisse proposer un autre regard, plus intérieur, à la première personne au-delà du sensationnalisme ou du misérabilisme sur ces corps qui ont décidé de prendre en charge la manière dont ils vont se présenter au monde et de se modifier. Je pense qu’il y a beaucoup de choses à raconter qui ne l’ont pas été. Je veux forcer les spectateur.ices à se mettre au niveau de mes personnages, s’autoriser à les respecter et pourquoi pas jouer leur jeu le temps d’un film.

Dans mon travail c’est le sujet qui revient tout le temps. Et en termes d’inspiration ce qui me motive le plus c’est ma propre expérience et celle des gens qui m’entourent, donc le témoignage. Il y a une chaîne YouTube à laquelle je reviens souvent qui s’appelle Soft White Underbelly. Il s’appelle Mark Laita, un américain qui se balade dans les rues. Il y interviewe des personnes invisibilisées, souvent en marge comme des sans-abri, des travailleur.euses du sexe, des toxicomanes chroniques, des fugueurs, des enfants de criminels… Il est interpellé par leur manière de se présenter au monde et leur propose un espace de parole dont ils peuvent s’emparer.

Il est interpellé par leur manière de se présenter au monde et leur propose un espace de parole dont ils peuvent s’emparer.

Oui, tu vas plus puiser du côté du documentaire…

Léahn Vivier-Chapas : Oui. Toujours. Et du réel. C’est toujours ça qui m’anime le plus. Ce que j’aime vraiment qui est intéressant dans le travail de cette chaîne Youtube, c’est que Laita invite les gens sur des thématiques extrêmement variées. Le rapport au corps est toujours central et il leur propose de se raconter d’une manière dont ils n’ont pas l’habitude, de répondre ou pas aux questions qu’on ne leur a jamais posé et d’essayer de retracer leur parcours.

Ce travail sur le déclic, le récit systémique de leurs histoires, conscient ou non qui les a construits ainsi est tellement riche. Bien sûr il oriente ses questions, c’est un interview, il a un objectif mais je trouve qu’il y a un respect sincère et l’espace de se déployer qu’on ne laisse habituellement pas à ces citoyens.

C’est intéressant que tu sois du côté du réel. Je t’avoue que je ne m’y attendais pas.

Léahn Vivier-Chapas : On me dit souvent que mes films s’apparentent à la science-fiction, au fantastique, que mes personnages sont des monstres.

Alors, je comprends pourquoi les gens voient ça dans mes films et dans mes dessins. Mais dans mon regard, je n’ai pas du tout cette impression. Je parle de choses hyper concrètes. Je raconte mon histoire et celles de gens qui me sont proches. Ces corps de femmes que je dessine, bien sûr ils sont un peu caricaturaux et exagérés mais je les dessine vraiment avec une sincérité et une envie de représenter des corps qui existent.

Ça passe par le filtre de mon style graphique, mais ce sont des récits très réels. Même quand je fais un film comme Boobzilla change de pneus où ce sont des femmes automobiles, évoquant le rapport complexe à la réception des injonctions qu’elles ont reçues. Comment elles les digèrent ? Qu’est-ce qu’elles en font ? Comment réagissent- elles ? Est-ce qu’elles s’en emparent ? Est-ce qu’elles les dépassent ? Est-ce qu’elles les rejettent et comment elles les transmettent ? J’ai besoin d’aller dans cette direction là vis-à-vis du rapport au corps..

Parce que bon en plus on vit une période à la fois paradoxale parce que je trouve qu’on a la liberté de faire plein de choses et en même temps les médias, on va dire le message global est d’essayer de contraindre les corps au maximum, que soit au niveau des gouvernements, de la publicité…

Léahn Vivier-Chapas : Tout à fait.

Justement je me demandais comment toi, avec ton art, comment travailles-tu ça ?

Léahn Vivier-Chapas : Oui, c’est très intéressant ce que tu dis car justement j’assume pleinement le fait d’être très à l’aise avec le malaise que brasse ces questions et avec ce double rapport de l’espace de liberté qui est offert aujourd’hui, et les possibilités qui existent de prendre en charge son apparence et comment on montre ces corps là, et en même temps ces injonctions faites aux corps marginalisés.

Moi, je suis très consciente que ma démarche, à la fois artistique et personnelle, est pleine de contradictions et elle est comment dire… ces deux approches se mêlent dans ma réflexion. Et je pense que je suis empreinte de plein de ces obligations, de ces injonctions, d’une féminité fantasmée. Mais je suis très à l’aise avec ça et avec le fait de le dire et d’en parler et très heureuse aussi de voir qu’il y a des nouvelles générations qui vont s’emparer de ces possibilités et qui vont les emmener ailleurs.C’est très important et il faut qu’il y ait des nouveaux discours autour de ces possibilités d’augmenter son corps et de s’en emparer.

Je suis en paix avec cette démarche de représentations différentes, assumée, du corps modifié tout en étant consciente que je prolonge une imagerie de domination des corps. C’est pas parce qu’elles sont problématiques qu’il ne faut pas en parler, qu’il ne faut pas donner la parole. Je veux essayer de comprendre à la fois pourquoi je travaille le corps ainsi et pourquoi d’autres femmes continuent à performer les injonctions sexistes. Il ne peut pas y avoir de prise de conscience sans empathie, sans tendresse.

Pourquoi c’est important pour elles de faire ça ? Qu’est-ce qui, dans leur rapport aux autres, est valorisant dans cette démarche ? Qu’est-ce qu’on retire de ça ? Est-ce qu’on souffre de ça ? Pourquoi ? Comment ? Et surtout quand on est traversé par ça, quand décide-t-on que ça suffit ? Faut-il arrêter de le transmettre ou au contraire continuer à le vivre et comment ? à travers qui ? C’est aussi une histoire de culture et de famille. Et c’est avant tout une quête du sens donné individuellement, car l’histoire que l’on se raconte chacune sur ce qui nous traverse est beaucoup plus puissante que l’apparence des faits, aussi problématiques soient-ils.

En tant que spectatrice, je trouve ton travail assez libérateur, justement parce que c’est des sujets qu’on voit tous au quotidien et qu’on ne peut pas ignorer.

Léahn Vivier-Chapas : Ce qui m’importe beaucoup, c’est d’aborder tous ces sujets-là, mais en gardant une vraie tendresse envers mes personnages car je les aime, vraiment. Elles font partie de moi et j’ai envie de les révéler au monde d’une manière qui n’est pas que négative, car souvent on évoque mes personnages comme des monstres.

Des fois j’entends dans les questions, de manière un peu sous-jacente, si c’est pour dénoncer que j’aborde ces sujets-là. Alors oui, évidemment, il y a un peu de ça, mais avant de dénoncer, c’est vraiment l’idée de laisser la parole à ces personnages et qu’elles s’expriment à leur façon sur leurs corps.

C’est avant tout une célébration de ce parcours qui m’intéresse. C’est aussi pour ça que dans mes films, malgré tout, même s’il y a parfois des sujets difficiles, j’essaie toujours d’y mettre de l’enthousiasme, de la joie, de l’humour en parallèle de la dureté du propos, du côté cru des images, des mots. Il faut que tout ça cohabite.

J’ai besoin que ce soit plein de contradictions et que ce soit normal qu’il n’y ait pas de décision définitive à prendre, d’autoriser le spectateur à ne pas ressortir de mes films avec un jugement ferme et définitif.

On va déjà arriver à la dernière partie. Pourrais-tu nous parler de tes futurs projets ? Que ce soit en long ou en court métrage ?

Léahn Vivier-Chapas : Quand j’ai fini La Fée des Roberts, Folivari était en train de développer depuis déjà sept ans un long métrage avec un réalisateur qui s’appelle Remy Schaepman. Ils m’ont alors proposé de rejoindre l’équipe du film pour faire du storyboard. Le film s’appelait à l’époque Les nazis, mon père et moi puis Les enfants de la liberté et finalement New York, Myriam et moi. Finalement ils m’ont proposé d’être coréalisatrice sur le film. Rien que ça ! Et on vient de finir la fabrication il y a deux semaines.

C’est donc ça qui m’a occupé ces deux dernières années. Je suis arrivée à un moment de ce projet qui était à la fois un peu effrayant et passionnant où il y avait quelques difficultés de financement avec aussi la décision de Folivari de partir sur un nouveau développement graphique, et sur une réécriture pour épurer un peu le scénario, recentrer autour des deux personnages principaux qui sont ces deux enfants.

C’est donc un film familial qui est une adaptation d’un roman d’aventure et une enquête à hauteur d’enfant qui se déroule à New York en 1941. Cette l’histoire de Steven et Miriam qui ont fui l’Europe nazie pour des raisons complètement différentes et qui se retrouvent mêlés à cette enquête et à déjouer un complot à New York.

Pour moi, ce projet a été une grande aventure pleine de surprises et de rebondissements. je ne sais pas si j’étais vraiment prête mais le fait que Didier Brunner et Sarah Delmas de Folivari m’aient proposé ça parce qu’on on vécu une super collaboration sur La fée des Roberts et qu’ ils avaient confiance en moi, ça m’a vraiment porté et ça m’a permis de me dire « OK, d’accord, j’accepte et peut-être ça va marcher !. »

Le fait que ce soit eux qui me le proposent et puis que ce soit un film qui ait déjà tout un développement avant mon arrivée m’a vraiment autorisé à me positionner avec un regard un peu extérieur et nouveau face à Remy Schaepman et la collaboration qui en a découlé : un double regard et tout un travail de mise en commun qui s’est hyper bien passé.

C’était l’apprentissage d’une nouvelle façon de diriger. Honnêtement je ne savais pas du tout si j’étais capable et le fait de me retrouver dans cette situation et de devoir guider des équipes conséquentes dans cinq studios et trois pays a été passionnant. J’ai appris beaucoup et j’ai adoré faire ça. Le film sort en février 2027 et sera présenté en séance événement à Annecy cette année.

Aussi en 2024, j’avais pitché un court métrage à Rennes titré Ainsi soit pleine. Maintenant j’enchaîne sur celui-ci, toujours avec Folivari. Je pensais que le film ne les intéresserait pas parce qu’il est plus expérimental par bien des aspects mais finalement ils ont tout de suite proposé de le produire. On continue les dépôts de dossiers pour du financement et je vais aller fabriquer l’animation chez Ciclic cet hiver. C’est à ce projet encore plus intime que je me consacre désormais.

Tous mes remerciements à Léahn Vivier-Chapas pour sa disponibilité et Estelle Lacaud pour l’organisation de cette interview ayant eu lieue lors du Festival national du film d’animation.