Ce jour, aussi fou soit-il, ne pouvait s’achever pour moi tant que je n’avais pas rencontré Ayman Jamal, le coréalisateur de l’impressionnant Bilal, vu la veille dans une salle comble. C’est donc après avoir slalomé entre les agents de sécurité de l’Impérial, ceux du MIFA et ceux du président (croyez-moi, ça fait beaucoup de gens !) en visite que j’ai pu mener mon interview.

Comment s’est passé la genèse de Bilal ?

Ayman Jamal : Il était nécessaire pour moi de raconter cette histoire, avant toutes choses. C’est après avoir fait le tour des studios américains et du reste du monde et devant leur refus que j’ai décidé qu’il en revenait à nous-mêmes de faire l’histoire de Bilal, alors même qu’il y a de quoi faire dans celle-ci pour attirer le public. Il y a du drame, de l’héroïsme, de l’amour, de la guerre, de nombreux personnages…

Nous nous sommes donc attelé à le faire complètement à Dubaï, dont c’est la première production de long-métrage d’animation. Chez Barajoun, ce fut un recrutement à tout va, puisqu’on a engagé environ 187 personnes de tout autour du monde, des français, des chinois, des bulgares, des canadiens… et environ 30 à 35% des gens qui ont travaillé sur le film n’avait pas d’expérience sur ce type de long-métrage.

Mais la passion de faire quelque chose de très bon était ce qui nous guidait, et nous avions dès le premier jour de gros standard en ce qui concerne la qualité du film. L’idée était : soit nous le faisons avec ces standards, soit nous ne le faisons pas. Ce fut un véritable défi.

Y a t-il eu, en terme de conception, des morceaux qui ont été fait dans d’autres studios après avoir conçu un storyboard précis ? Il est courant qu’une partie de la production soit externalisée pour soutenir l’effort, encore plus sur un premier long-métrage de cette envergure…

Non, du tout. L’ensemble a été fait à Dubaï, c’est notre première expérience sur un long-métrage de cette envergure, et nous avons continué à travailler l’histoire tout le long de la production, en constatant ici où la que “tel ou tel morceau ne sera pas satisfaisant, améliorons-le”.

Nous ne voulions pas être contraint par un storyboard et se retrouver coincé par des décisions qui au moment de sa conception paraissaient bonnes mais ne le sont plus lors de la production. Nous étions une petit équipe, pas du tout un gros studio, et nous avions deux buts principaux : le premier était de raconter cette histoire d’une manière aussi belle que créative, et le second de pouvoir atteindre un certaine échelle de qualité visuelle en ce qui concerne certains éléments, comme les cheveux, les habits, les textures… même si cela nécessitait de changer l’histoire en cours de route, nous étions en accord avec ces deux principes.

Toutes ces textures, ces éléments, le sable… j’imagine que ce fut un cauchemar à gérer.

Un véritable cauchemar, et en plus de ça, c’est très cher ! Mais on la fait aussi pour pouvoir montrer de quoi nous sommes capables, en terme d’atouts pour le studio. Nous pouvons désormais dire que c’est quelque chose que nous maîtrisons. Mais c’est clairement la partie la plus dispendieuse du film.

Il y a de nombreux animaux dans le film, je pense au chevaux, qui ont dû donner pas mal de fil à retordre.

Les animaux du film ont bien représenté 80% du travail des équipes, afin que tout soit parfait. Mais la force, pour nous, du film, au niveau de son esthétique, fut de concevoir des personnages et des animaux en accord avec cette esthétique. Si vous regardez les autres films d’animation, les personnages qui sont des animaux sont souvent très colorés, et c’est pour dévier le regard sur la couleur, et non la texture.

Et lorsque vous voyez nos personnages, ils sont bien différents de ce qui se fait ailleurs pour cette même raison, car nous voulions qu’ils dénotent précisément sur ces terrains.

Ce que j’ai apprécié avec Bilal, c’est que l’on ait enfin un personnage, un héros noir, qui de plus se situe dans une époque et une partie du monde dont nous, les européens, ne parlons pas, ou peu.

Lorsque j’ai amené le film vers d’autres studios, on m’a répondu “votre film, son héros est africain !”

Mais il n’y a pas d’autres films d’animation 3D avec un héros africain !

Et ils ont vu ça comme un défaut. Ils m’ont répondu qu’ils ne savaient pas comme ça pourrait se vendre au public car leur habitude, c’est Superman, Spider-man, ils sont blanc, c’est pourquoi selon eux ils se vendent !

Je ne suis pas africain, mais est-ce que c’est pour cette raison que je ne vais pas avoir envie de voir un film avec un héros noir ? Tu es blanc, tu aimes Ranveer Singh et ça ne change rien ! (rires). Les gens vont aimer l’histoire, ses personnages, et le problème se trouve ailleurs : nous ne sommes pas exposés équitablement aux nombreuses cultures du monde.

C’est un des revers de la mondialisation : le standard est américain et ce standard finit par tout formater, et les films d’animation n’en sont qu’une vitrine.

Oui, c’est pour ça que Bilal existe, en réponse à ça.

Bilal est riche en métaphores diverses, notamment à certains passages clés du film. N’avez-vous pas eu peur d’avoir la main trop lourde ?

Non, car je voulais pouvoir raconter la vérité de cette histoire, certains producteurs n’ont pas aimé mon angle d’attaque sur le film, et disaient “ Non, ce n’est pas comme ça qu’il faut faire, nous ne sommes pas habitués à faire de cette manière.” et je répondais que c’était l’histoire de Bilal. J’en suis le réalisateur, j’ai des limites créatives et je ne vais pas cacher son histoire, c’est la sienne ! (rires)
Et c’est ce que font les films : montrer des histoires au monde, et le public est accord, ou non, avec ce qui est raconté. Ici, j’ai ajouté du symbolisme mais ce n’était pas destiné à cacher quoi que ce soit. Le héros était un esclave, il y a des siècles, et l’esclavage existe toujours aujourd’hui. Pas forcément de la même manière, mais il existe toujours.

Et c’est pour ça que j’aime aimé que vous me parliez de symbolisme, car ça permet d’évoquer une multitude de choses : l’addiction est une forme d’esclavage. Si vous n’arrivez pas a vous en détacher, vous êtes esclave de cette chose. Ça peut être l’argent, la drogue, certaines personnes ou certains pouvoirs, tout ça est symbolique.

La mise en scène du film, spécialement des affrontements, est très dynamique, avec un sens de la pose très développé. Quels ont été vos références à ce niveau.

Notre référence claire était la mise en scène de cinématiques issues du jeu vidéo. C’était notre mètre étalon. Et ce fut un point sur lequel nous nous sommes mis d’accord au tout début de la production, que ce serait le point de référence. Et même au niveau de l’équipe, ça e eu une influence, puisque nous avons recruté des personnes issues de studios de jeux vidéo et d’effets visuels pour des films live, peut-être plus que venant de studios d’animation.

On a eu une personne qui a travaillé sur 300, Harry Potter, Le Seigneur des anneaux, Le Hobbit . J’ai rassemblé des gens qui ont eu à faire avec les images de synthèse en lien avec le live car je voulais le même ressenti, les mêmes textures, les même environnements que ces films dans ce long-métrage, et c’est pourquoi vous avez une vision différente de ce film par rapport à d’autres films d’animation que vous avez vu.

Le film se permet également quelque chose qui est assez rare dans les films d’animation, car ça vieillit très vite, et parce que la vallée de l’étrange n’est jamais loin : des gros plans sur les yeux.

Oui ! Les producteurs m’ont averti lorsqu’ils ont appris mes intentions : “Non, ne fais pas ça, pas de gros plans !” (rires) mais ça ne m’a pas fait peur car on a beaucoup travaillé sur les yeux et sur les textures du regard afin de pouvoir le faire avec confiance : “Nous avons fait un super travail, montrons-le à la caméra !”

Merci à vous !

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