Le Festival International du film d’animation d’Annecy était l’occasion de rencontrer Alberto Vázquez pour parler de son dernier long métrage, Decorado, qui fut par incidence le premier film vu lors de cet événement, le jour de mon arrivée. Quoi de mieux dès le lendemain de pouvoir échanger avec lui sur le sujet ?
Arnold, une souris de la classe moyenne au chômage, traverse une crise existentielle profonde. Il vit dans une ville ou l’entreprise ultralibérale A.L.M.A. dirige tout ; abrutissant la population pour mieux imposer sa loi. Contrairement à sa femme María, Arnold a depuis longtemps l’impression que ce monde est irréel et faux Décidant de se rebeller contre la société, quitte à devoir affronter ses soi-disant amis, ses voisins, ses médecins, Arnold élabore un plan astucieux pour s’échapper de la ville afin de commencer une nouvelle vie.

Alberto Vázquez est un dessinateur de bande dessinée et réalisateur de films d’animation espagnol d’origine galicienne. Après de nombreuses bandes dessinées, il se lance dans le court métrage puis passe au long avec Psiconautas, adapté de sa propre œuvre. Continuant sur sa lancée, il réalise sur le même principe Unicorn Wars (basé sur le court Sangre de Unicornio) puis désormais Decorado (basé sur le court métrage éponyme multi primé), lauréat du prix Paul Grimault au Festival International du Film d’animation d’Annecy cette année ainsi que du Goya du meilleur film d’animation.
Qu’est-ce qui vous a encouragé à passer au long-métrage avec le sujet de Decorado ?
Alberto Vázquez : Tout d’abord, ce n’était pas du tout prévu que Decorado devienne autre chose qu’un court-métrage. L’histoire devait s’arrêter là. C’était une chose, une conséquence de circonstances et de hasards qui l’ont rendu possible ce passage au long métrage. Mais quand j’ai fait ce court métrage, je ne pensais qu’à le faire que sous cette forme.
Pour moi, la plus grande difficulté est la narration. La narration du court métrage est très fragmentée, c’est un film assez expérimental, même si c’est narratif. Au début, j’ai essayé de maintenir la structure d’origine, cette fragmentation, mais ça n’a pas fonctionné. La narration du film est donc une narration plus linéaire, plus émotionnelle et plus classique dans sa structure.
Ce qui m’a permis d’en faire un long métrage, c’est d’étendre des trames, de nouvelles idées et des personnages. Les lignes narratives secondaires m’ont permis de développer de nouveaux éléments, comme la relation entre Arnold et Maria : ce n’était pas comme ça dans le court métrage, où elle était à peine développée. Ici, il y a beaucoup plus d’émotions, de sentiments, c’est une relation très émotionnelle, d’amitié véritable et d’amour. C’est une histoire difficile, un couple en crise, mais on voit qu’ils sont amis et qu’ils s’aiment. Pour moi, c’était important.
Cela a permis aussi d’évoquer et de développer beaucoup d’histoires secondaires et de personnages comme la fée de la dépression, le démon, la sirène, Roni Duck et Gregorio. Je voulais aussi dire qu’avec un long métrage, on parvient à toucher beaucoup plus de gens. Malheureusement, indéniablement, cela permet de multiplier le public par dix ou vingt. Ça me désole d’un côté car j’adore le format du court-métrage en tant que tel, mais c’est une réalité.
D’ailleurs, dans ce long métrage, nous avons pu expérimenter avec l’utilisation de la couleur. Contrairement au court-métrage qui était en noir et blanc très spécifique, on a beaucoup plus travaillé ici avec une couleur narrative, symbolique, expressive et expérimentale.
C’est intéressant qu’on parle de couleur et d’expérimentation car vous avez travaillé avec José Luis Agreda (Robot Dreams, Buñuel après l’âge d’or) comme directeur artistique. Je voulais savoir comment s’est déroulé cette collaboration sur Decorado.
Alberto Vázquez : Oui, c’était une très bonne relation. C’est la première fois dans ma vie que je travaille avec un directeur artistique. Normalement, c’est moi qui suis le directeur artistique de mes films, car je suis dessinateur, illustrateur et auteur de bande dessinée. C’est vraiment mon domaine. Mais j’ai voulu évoluer dans cette pratique-là.
De plus, au niveau personnel, j’étais très, très fatigué, à plein de niveaux. J’avais donc besoin d’une personne qui m’aiderait dans la direction artistique parce que c’est une profession en elle-même. C’est un vrai métier, et c’est très difficile de cumuler les rôles de scénariste, réalisateur, directeur de production et directeur artistique. A un moment, ça devient quand même assez costaud. Il me semblait qu’une façon d’évoluer, c’était de lâcher un petit peu prise et de donner à quelqu’un d’autre une liberté pour qu’il amène sa patte.
José Luis et moi nous connaissons depuis de nombreuses années, tout simplement parce que nous sommes tous les deux des dessinateurs de comics. Nous avons des références assez similaires, communes, et un langage commun de par notre métier, donc on se comprend parfaitement. La relation a été très fluide. Il a voulu respecter beaucoup mon travail et j’ai voulu respecter beaucoup le sien. On avait cette espèce d’échange très agréable.
Pendant les deux ou trois premiers mois, nous étions en communication constante, nous avons beaucoup discuté et échangé, notamment sur les références, l’utilisation de la couleur, de la forme, et sur comment on allait penser ou donner une espèce de code langagier tant aux paysages qu’aux bâtiments.
Après ces deux ou trois mois d’échanges très intenses, j’ai vraiment lâché prise et je lui ai laissé toute liberté. Nous avions une excellente équipe d’artistes avec nous, ils travaillaient seuls et moi je servais peut-être un peu plus de superviseur. J’ai adoré travailler avec lui, c’était parfait.

Ce qui est intéressant, c’est que comme j’aime beaucoup le court-métrage de départ, on se pose la question des attentes. Quand le film a commencé et qu’il s’est déroulé, j’avais d’autres références qui me venaient à l’esprit. On commence avec le couple d’Arnold et de Maria, on est un peu dans le mélodrame personnel. Et en même temps, on pense à la série Le Prisonnier. On est toujours dans cette esthétique du mensonge : le petit mensonge personnel, mais aussi le grand mensonge systémique de la société. C’est quelque chose qui traverse beaucoup vos œuvres.
Cette articulation dans le scénario, est-ce que ça a été une difficulté pour s’adapter à la contrainte de la durée et du format du long-métrage ? Est-ce que le format du long a été un défi ou un problème pour mettre toutes vos idées, vos références et vos thématiques que vous avez depuis le début, ou non ?
Alberto Vázquez : Le format du long m’a justement permis de développer et d’étendre toutes les idées et les trames que le court-métrage n’avait pas. Pour moi, Decorado traite de beaucoup de choses. Il s’agit surtout de la relation superficielle et du rôle que nous, en tant que personnes, incarnons chaque jour dans notre routine et notre quotidienneté. C’est-à-dire que, bien souvent, nous ne sommes pas vraiment nous-mêmes, que ce soit au travail, en famille ou avec les amis. Ce sont des rôles différents, des masques différents : nous avons deux visages, une face sociale et une face intime. Le film aborde cela et le développe assez bien.
C’est un film qui contient une critique sociale évidente, qui évoque les crises de notre société : La crise médicale, la crise économique et la crise du logement, la question des déchets mais aussi les méga-corporations qui contrôlent et possèdent nos données, comme Meta. Tout ceci confère la sensation que parfois nous vivons dans un monde qui peut être assez faux, superficiel, ce que nous constatons aujourd’hui avec les réseaux sociaux, et désormais l’intelligence artificielle…
Grâce au long-métrage, j’ai pu étendre tout cela, alors que dans le court, on ne le percevait pas autant, on y percevait plus l’idée concrète. Ensuite, je m’intéresse beaucoup à la tristesse. Je m’intéresse particulièrement aux personnages qui font rire, mais qui font pleurer en même temps. Bien souvent, derrière un beau sourire sympathique ou des gens très heureux, il y a de grands drames. Je pense que c’est très bien développé avec le protagoniste Arnold, Ramiro, mais aussi Roni Duck, presque tous ces personnages ont deux visages.

Par rapport aux références, en effet, Le Prisonnier a été une grande influence, et je suis heureux que vous l’ayez vu. Beaucoup d’œuvres dystopiques de la littérature et du cinéma sont des références : 1984, Un monde meilleur, The Truman Show… Tout ça est mélangé avec l’univers de Disney et un humour noir, obscur, cynique et surréaliste qui me rappelle aussi, clairement, certains films de Luis Buñuel.
C’était intéressant parce que pendant la séance, il y a eu un certain nombre de rires. C’était parfois des rires parce que les gens comprenaient l’humour noir de la situation, et parfois des rires embarrassés pour les personnages. C’était intéressant de constater ça. Moi-même j’ai ri à certains moments, mais bon, je suis français, on a tendance à rire à des choses qui peuvent être considérées comme assez noires, tout comme les Espagnols par ailleurs. C’était intéressant de voir l’effet que ça a sur le public. Pour rebondir là-dessus : est-ce que vous avez un environnement ou des personnes à qui vous allez faire relire votre scénario pour voir leur réaction, pour juger de ça et voir comment ils réagissent à la réception ?
Alberto Vázquez : Non, en fait, pas tant que ça. Je n’ai pas vraiment d’entourage pour cela, tout est beaucoup plus naturel et se fait spontanément parce que c’est ma façon de travailler et d’écrire.
Comme vous le dites, Decorado possède plusieurs tons. Il y a de l’humour, du drame, mais il y a aussi de la terreur et de l’horreur. Le film passe son temps à mélanger ces tonalités. L’ironie et l’humour, parfois très noir, sont ma façon d’être et ma façon de survivre à ce monde dans lequel on vit. Le film est très chargé de cynisme et d’ironie, du début jusqu’à la fin.
Je pense que ce mélange de tonalités, ces dialogues parfois chargés de cruauté comique (présente dans tous les dialogues), et ces métaphores assez évidentes avec des animaux, c’est ce qui différencie ce film et lui donne sa propre identité. Ce n’est pas un film parfait, je n’essaye pas de faire des films parfaits parce que je n’en suis pas capable, et c’est très difficile, il n’y a pas de film parfait. Mais oui, je m’intéresse à avoir ma propre voix, ma propre patte, et j’essaie d’être honnête avec moi-même. C’est ma propre proposition personnelle.
Avant de venir à cette interview , j’ai sorti ce livre de ma bibliothèque que vous connaissez bien puisque c’est L’évangile selon Judas, avec une page en particulier qui résonne beaucoup avec Decorado : Calinoland, le pays du mensonge où tout le monde se fait des câlins. On peut dire que vous êtes revenu au texte.
Alberto Vázquez : Oh, il avait été traduit ? C’est une de mes anciennes bandes dessinées. Je ne me souviens même pas quand ça a été publié en France, je pense que c’était en 2008 ou 2009. Ça fait 16 ans.


Oui, en 2009. La bande dessinée est-elle toujours d’actualité pour vous, ressentez-vous un besoin d’y revenir ?
Alberto Vázquez : En réalité, je pense que j’ai un peu terminé ma carrière de cinéaste et de réalisateur. J’ai quand même fait 5 courts métrages et 3 longs métrages. Pour me relancer dans un autre film qui demande au moins 5 ou 6 ans de travail, il faudrait une idée qui m’excite énormément et m’intéresse au plus haut point.
Là, j’ai vraiment besoin de me reposer, de me détendre et de prendre de la distance avec tout ça. Il a été magnifique de faire des films, mais c’est tout aussi épuisant, énergivore et très stressant. Je dois me poser et réfléchir à ce que je veux continuer à faire. A priori, ce ne seront pas d’autres films de cinéma ou d’animation.
Mon métier initial, c’est l’image, le dessin : je suis dessinateur, illustrateur et bédéiste. Je peux raconter mes histoires dans les bandes dessinées ou l’illustration. J’ai beaucoup d’affection pour cela, il y a beaucoup d’autres choses liées au dessin sur lesquelles je peux travailler, et j’ai envie de retrouver le plaisir du dessin et du tracé.