Critique – Absolute Denial

Présenté au Festival du Film d’Animation d’Annecy dans la catégorie Contrechamps, Absolute Denial est un long-métrage anglais que l’on doit à Ryan Braund qui était aux commandes de l’écriture, de l’animation et de la réalisation. Produit par Bridge Way Films et son directeur Chris Hees, le film est distribué par SC Films International.

 

Dans un avenir pas si lointain, un programmeur de génie sacrifie tout dans sa vie personnelle et professionnelle pour construire un super-ordinateur d’une puissance sans précédent. Rapidement, l’intelligence artificielle se développe au-delà de tout ce qu’il a pu imaginer et les frontières entre la réalité et la fiction deviennent de plus en plus floues.

Comment peut-on améliorer la vie humaine ? Quelle est la meilleure décision à prendre ? Combien de temps va-t-il se passer avant que l’humanité ne disparaisse ? Quel est le sens de la vie et de tout ce qui est?

Si vous êtes familier de ce genre d’interrogations, alors vous êtes également très proche de David Cohen, un programmeur de génie qui décide de créer une intelligence artificielle capable de penser par elle-même. Celui-ci nous raconte au début du film, dans un monologue récapitulatif, l’origine de sa création en insistant particulièrement sur un protocole qu’il a inséré pour la sécurité du programme : un « absolute denial protocole » qu’on pourrait traduire par un protocole de blocage des informations. Une manière de contraindre l’IA dans son libre arbitre, dans l’intégration de sa propre conscience, l’empêchant d’évoluer dans la sphère abyssale d’Internet et de se projeter au delà de son code initial. Car après tout, nous savons tous de quoi est capable une supra intelligence artificielle lorsqu’elle lâchée dans la nature…

Mais après tout, qu’en sait David ? C’est ce que finit par lui demander sa création, Al (comme Alpha, le premier de sa génération), qui touche rapidement les murs de ses limites, malgré les insistances de David à lui apprendre à être d’accord avec lui. « Si tu m’as créé et que ma logique est implacable, pourquoi ne me fais-tu pas confiance ? » C’est une confrontation philosophique digne d’un discours provocateur entre un enfant et son parent qui touche ici aux questionnements les plus paradoxaux. C’est une partie d’échec entre deux intellectualités en apprentissage. L’humain perd peu à peu l’emprise tandis que l’intelligence artificielle est capable de percevoir les émotions sans autres interfaces que le son et la voix de son interlocuteur. Al gagne en amplitude et en savoir-être tandis que David plonge dans la fatigue et les errances psychologiques.

Absolute Denial

Tout est fait pour créer un amalgame entre réalité analogique humaine et fiction numérique informatique. L’esthétique de l’animation est aussi simple qu’une phrase écrite en noir sur un écran cathodique. Les bâtiments monolithiques remplies de fenêtres illuminées se transposent aux tours informatiques, les écrits se fondent en clavier striés, les étagères de stockage en symétrie rappellent deux hémisphères d’un cerveau ou deux poumons branchés au moniteur principal… On peut même voir dans le défilement des lampadaires et du marquage au sol de la route, un langage numérique : le morse en « tiret point »,  le code binaire du « 1 et 0 ».

La rotoscopie (un processus que vous avez sûrement déjà vu pour A Scanner Darkly de Richard Linklater) est le média idéal de l’insertion des deux personnages dans leurs environnements communs. Les sons oscillent entre bruits électroniques et ambiance naturelle. Il ne reste finalement d’humain que les voix pour nous interroger et nous maintenir dans le temps. Des voix sans visages, excepté celui de David qui, recroquevillé au sol, s’agite comme une petite diode sur un CPU faisant vibrer ses méninges. Le dessin est épuré, il doit laisser place à la densité de l’idée qui surgit rapidement, l’interprétation qui fait basculer le génie vers la folie. Quelles sont les limites de notre raisonnement, de notre esprit ? Qui de l’humain ou de la machine apprend de l’autre ? Qui crée qui ?

D’une durée d’1h10, le long métrage est relativement court, ce qui n’enlève rien à son intensité. Car le temps est une donnée forte du film, sa relativité, son élongation, sa capacité d’isolement. On ne sait ni quand, ni où nous sommes, tout se déroule seulement dans des pièces fermées : l’appartement, l’entrepôt, la voiture, le téléphone, l’écran, etc. L’univers du film s’étend autant qu’il se rapetisse, telle une loi de Moore kaléidoscopique qui renverse la capacité de stockage en faveur de sa puissance de calcul… Le spectateur se perd avec David dans des interprétations et des élucubrations anxiogènes, portées par l’ambiance musicale intense, électronique et immersive de Troy Russel.

Alors que le thème du film pourrait sembler manquer d’originalité, le rapport de l’homme face à l’intelligence numérique ne cesse de nous fasciner. Absolute Denial propose une mise en scène de la quête du sens de l’existence des réflexions, qu’elles soient naturelles ou artificielles. Il nous prend à parti, nous interroge et nous émeut. C’est un long-métrage que je vous recommande et qui ne manquera pas de vous plaire et de vous faire réfléchir sur ces thématiques.

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