Critique – City of Lost Things

Après un passage remarqué pour sa première européenne au Stuttgart Trickfilm International Animated Film Festival où j’avais pu le voir, City of Lost Things, premier long métrage animé du réalisateur taïwanais Chih-Yen Yee, continue son voyage dans la sélection Contrechamp du Festival International du film d’animation d’Annecy.

Leaf, un adolescent de 16 ans en difficulté, fugue de chez lui, fait l’école buissonnière et finit par se retrouver mystérieusement dans un lieu étrange, la Cité des choses perdues. Là, il fait la rencontre de Baggy, un sac en plastique de 30 ans. Baggy ne se considère pas comme un vulgaire déchet indésirable. Son ambition dans la vie, c’est de pousser sa tribu à fuir la Cité des choses perdues.

City of Lost Things

City of Lost Things nous place d’emblée dans la posture de détestation de soi cultivée par Leaf, un adolescent en rejet familial et social. Il passe ses journées dans les rues à taguer des murs et à provoquer des bagarres avec d’autres adolescents en perdition. Les teen movies américain nous ont habitué à la figure du doux rebelle soutenu par le microcosme lycéen mais dans ce film, on touche avec le personnage de Leaf à l’âpreté de sa réalité sociale, où son propre avenir se situe déjà sur la pente descendante.

Notre anti-héros se distingue dans sa détermination à prendre de mauvaises décisions pour lui-même et son entourage. Sa relation avec Baggy le sac plastique, qui fait à la fois office de figure paternel et de mentor sera en première ligne dans cette accumulation de mauvais choix.

Présenté comme un sidekick au début de l’aventure, Baggy prend au fil du temps la place de héros, un leader inspirant pour les déchets de la cité des choses perdues, rêvant d’un ailleurs et de jours meilleurs. Ce vaillant sac plastique croit dans la possibilité de s’en échapper et à une possibilité d’avenir. Cette volonté se révèle être le point principal de discorde entre lui et l’adolescent. A l’inverse, Leaf perçoit dans cette cité un moyen de se complaire et de se lover dans son mal-être, tout en se reposant sur les mécanismes hérités de son expérience de la rue.

La cité des choses perdues se découvre par son rassemblement d’objets usés et hétéroclites qui vaquent à leur occupations, donnant à l’ensemble une esthétique arte povera flamboyante. On comprend rapidement que la structure de l’autorité urbaine repose sur les ordres donnés par un automate à l’allure impériale décatie baladé dans une chaise à porteur soutenue par des gardiens mi mannequins mi lampes. Cette figure de pouvoir autoritaire utilise tous les stratagèmes, dont l’amitié entre Leaf et Baggy, pour entraver les désirs de liberté du courageux sac plastique. Si vous gardez des traumas de certaines scènes de Toy Story 3, soyez prévenus, la narration porte jusqu’au bout les désirs destructeurs de l’adolescent vis à vis de ses compagnons déchets. Personne n’est épargné…

City of Lost Things

La trajectoire de Leaf possède une ouverture positive qui lui permet de s’épanouir grâce à sa passion première pour le street art. Cette évolution ne se fait pas sans fracas car l’adolescent continue de souffrir des traumas de son aventure et de son obsession pour Baggy. Il est encore rare dans les films destinés aux adolescents et aux adultes d’évoquer ouvertement les répercussions mentales d’un voyage intérieur difficile. On peut espérer que le cinéma animé occidental s’inspire de cette démarche du réalisateur taiwanais Chin-Yen Yee.

Avec sa catharsis assumée, City of Losts Things arrive à aborder de front la dépression adolescente et l’envie d’une vie nouvelle, ce qui permet d’apprécier encore plus la résolution de cette aventure. L’animation 3D pêche sur la chara-design humain mais se rattrape largement sur les mouvements et textures des objets inanimés, on remarque le gros travail de photographie exécuté sur les accumulations de déchets afin de leur donner respiration et densité. Cette cohérence entre la dureté du fond et une esthétique soignée permet une immersion émotionnelle forte auprès de Leaf. Le curseur émotionnel est poussé si loin qu’il est possible que vous soyez exténué en sortant de la séance.

Néanmoins ce film possède les défauts récurrents des premiers films, en essayant d’en dire énormément en peu de temps et en faisant preuve d’une générosité inattendue vis à vis de ces personnages. Si vous n’accrochez pas au caractère extrême de l’adolescent, il est possible que vous décrochiez du récit. Pour ma part, je considère important de soutenir City of Lost Things car ce long métrage porte son propos et son héros jusqu’au bout de son chemin intérieur personnel. Leaf possède une épaisseur encore peu explorée dans le cinéma d’animation et Baggy retient l’attention dans sa détermination. Si vous avez l’occasion de la voir avant la fin du festival, courez-y !

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Muriel
Créatrice et rédactrice en chef de Little Big Animation, amatrice de curiosités et bizarreries animées. Vous pouvez aussi m'entendre faire grawr sur Grawr.fr !
Publications: 285