Après El Sol, Lava est le second long métrage du réalisateur argentin Ayar Blasco, mais le premier présenté au Festival d’Annecy dans la sélection Contrechamp pour cette année 2020.

Deborah est une tatoueuse reconnue de Buenos Aires. Après sa journée de travail, son regard s’arrête, dans un kiosque, sur la couverture d’un comics intitulé Lava. En pleine page s’affiche un motif qu’elle a tatoué dans la journée sur un client lui ayant assuré avoir lui-même designé son tatouage. Intriguée, elle achète Lava et rejoint ses potes pour regarder le dernier épisode de Gain of Clones. A peine l’épisode lancé, ça dérape : un signal mystérieux interrompt toutes les connexions internet ou mobiles, toutes les émissions de télé et de radio. Chacun se retrouve, face à son poste, devant une image hypnotique à la place de son programme habituel. Une image comme on n’en avait encore jamais vue. Que cache cette attaque globale des mass media ?

Je vous vois saliver à l’idée de ce récit d’anticipation qui démarre en dénonçant notre addiction aux écrans et aux séries. Les enjeux posés par cet incipit ont tout pour plaire, d’autant que le film coche plein de cases positives pour moi : une héroïne badass dans l’univers du tatouage, un style graphique proche de South Park qui correspond bien au message et à l’humour décalé, un soupçon d’ésotérisme à travers de rêves sur fond de mythologie nordique qui semblent prémonitoires .

Lava a en plus le bon goût de présenter une animation 2D simple mais soignée, avec un travail des décors détaillés et truffés de références pop ou indé (coucou Game of Thrones, Pussy Riot et Black Hole de Charles Burns). J’ai ri de bon cœur, avec même un moment de fou rire sur toute la scène avec la sorcière depuis son apparition saluée par un truculent dialogue méta, jusqu’à son traitement en mode kaiju eiga.

Tous les ingrédients sont réunis pour un cocktail détonnant comme le démontre ce trailer :

J’en salivais d’autant plus qu’il s’agit d’un film à petit budget, où tout le travail préparatoire a été réalisé entre amis et la production avec l’aide de l‘école d’art Da Vinci. Le genre de projet indépendant d’une petite équipe de passionnés dont on espère que la bonne ambiance de travail s’est concentrée dans les 67 minutes qui vont défiler à l’écran.

Et pourtant, petit à petit, la fatigue s’est installée en moi. Lava est un film bavard : les personnages ont déjà besoin de débriefer un minium la situation apocalyptique mais passent aussi beaucoup de temps à s’envoyer des vannes et des punchlines, puis se mettent à faire de l’humour méta, puis à casser le quatrième mur avec entrain.

Une impression de brouhaha aggravée par les entrées-sorties de personnages secondaires qui arrivent pour faire avancer l’histoire avant de disparaître aussi sec, non sans une petite pirouette fun qui fonctionne souvent assez bien. Sans oublier les envahisseurs et leur bestiaire prolifique à tendance géante, façon mythologie nordique : chats noirs géants, serpent géant, mini serpent géant, sorcière géante, arbre géant.

Enfin, le tintamarre se poursuit sur les thématiques abordées : on avait commencé par notre rapport aux écrans clairement présenté comme mortifère, l’univers du tatouage qui d’une culture underground est devenue un phénomène populaire, les relations de couple à travers Nadia et Lazaro, la drague lourde via le personnage d’Anibal qui peine à appréhender les concepts liés au féminisme, l’homosexualité féminine, la liberté artistique et bien sûr, la résistance à l’envahisseur.

Mais était-ce nécessaire ? En fait non, bien sûr ca ne l’était pas. Lava, c’est le contraire du nécessaire. C’est un feu d’artifice dense, où il se produit dix choses inutiles à la minute. Inutiles mais belles, ou drôles, ou audacieuses. Il y a plein de bonnes idées et j’ai pu trouver, dans cette richesse, beaucoup d’échos à des univers que j’affectionne. Il y a sûrement aussi une bonne partie des références et des vannes qui me sont passées au-dessus. Mais après tout, c’est aussi un peu comme ça dans ma vie.

Lava Mickey

Je me suis demandé si Lava, en accumulant les personnages, l’humour, les opposants gigantesques, les dialogues, les idées de mise en scène fun, n’essayait pas de me faire prendre conscience du trop. Car trop de bonnes choses qui se télescopent, c’est toujours trop et il n’y a plus d’espace pour prendre le recul nécessaire qui permet de les apprécier.

Même quand Deborah se retrouve seule, débarrassée des autres personnages, qu’on pense pouvoir se concentrer sur elle, la voix d’un personnage télépathe vient envahir à nouveau l’espace sonore et ne lui laisse aucun répit. Vous allez me dire que ça tombe bien puisque c’est un film d’invasion. Ce parti-pris qui a mis mon cerveau en surchauffe, serait donc un parti-pris audacieux et risqué puisqu’il a créé une vraie usure dans mon expérience du film. Je crois qu’avec le confinement, on est nombreux à avoir faire le constat qu’on est en temps normal sur-sollicités : le boulot, les amis, la famille, les réseaux sociaux, aller au sport, la nouvelle série qu’il faut avoir vu, programmer un apéro, réserver son week-end, … . Et Lava m’a, habilement ou involontairement, ramené à cette sensation.

Partant de ce constat, après avoir discuté du film (Lava est un film qui donne de la matière à discuter!) il m’a donc fallu quelques jours pour laisser tout ce maelström se décanter et dégager ce qui m’a interpellée dans le parcours de Deborah à travers cette apocalypse.

Prise dans la tourmente, malgré la peur et l’angoisse, elle décide de faire face à ses sentiments et de sortir d’une relation sentimentale toxique, d’entrer en résistance, trouve le temps de défendre sa pote Nadia contre le machisme primaire de son copain, de faire un cours de féminisme au pauvre Anibal, tout en décryptant des rêves prémonitoires louches… Elle est sur tous les fronts. En cela, elle est une héroïne qui m’a tapé dans l’œil.

Deborah est une femme forte, déjà admirée dans son milieu professionnel, qui ne manque donc pas d’attirer la convoitise des forces en puissance. Chacun souhaiterait l’avoir comme partenaire et mettre ses compétences à son service.

Elle va pourtant refuser : en ne s’engageant pas dans les différentes relations sentimentales foireuses qui s’offrent à elles, pas plus qu’en mettant son talent au service d’une culture industrialisée et mondialisée, d’un ego surdimensionné ou d’un artisanat qui aliénerait sa liberté artistique.

Elle reste droite dans ses boots, en accord avec ses convictions personnelles, féministes, artistiques, éthiques.

Lava a la folie d’un jeu partagé entre enfants où chacun apporte sa pierre à l’édifice et où l’on peut effectivement construire des aventures uniques et abracadabrantes. Le film est d’ailleurs né d’un projet de bande dessinée de Salvador Sanz qu’il a confié aux bons soins d’Ayar Blasco. Celui-ci a décidé de transposer l’histoire en film d’animation. Les deux hommes ont travaillé ensemble sur Mercano, le martien de Juan Antin, qui avait remporté en 2002 une mention spéciale d’encouragement du jury au Festival d’Annecy.

Le tour de force de Lava, c’est de jouer avec cette vivacité déconcertante qui m’évoque l’enfance, en injectant des préoccupations sociétales actuelles, des références populaires et indie fortes, en jouant avec les codes du cinéma pour présenter le parcours du combattant d’une artiste qui a des convictions dans le monde d’aujourd’hui.

Dans une interview, Ayar Blasco indique que la création et la production de Lava se sont déroulées dans une ambiance joyeuse. J’ai ressenti ce délire foisonnant, qui m’a embarquée par moments mais fatiguée à d’autres. C’est le risque du dispositif : les spectateurs, qui n’ont pas participé au délire créatif peuvent rester sur le banc de touche s’ils n’adhèrent pas. Je peux toutefois saluer l’énergie et le message qui se dégage de Lava qui démontre qu’on peut réaliser un film d’animation (trop) dense, (trop) fou et (trop) riche avec de la débrouillardise et de l’huile de coude.

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