Critique – Mutafukaz


Six ans ! C’est le temps qu’il aura fallu à Run, le créateur de la bande-dessinée originale, pour l’adapter en long-métrage. Aidé dans l’épreuve par Shojiro Nishimi et le studio 4°C, Angelino, Vinz et Willy gagnent en mouvement par rapport au format original, mais que valent leurs aventures sur grand écran ? Avis d’une profane de l’oeuvre fondatrice du Label 619.

À la suite d’un accident de scooter provoqué par la vision d’une mystérieuse inconnue, Angelino, un bon à rien comme il y en a des milliers à Dark Meat City, commence à avoir de violentes migraines accompagnées d’étranges hallucinations. Avec son fidèle ami Vinz, il tente de découvrir ce qui lui arrive, alors que de menaçants hommes en noir semblent bien déterminés à lui mettre la main dessus…

L’univers de Mutafukaz est porté par l’ambiance urbaine de Dark Meat City où les rues y sont vivantes et crades. On y ressent très justement les traces laissées par les habitants, des tags aux affiches déglinguées en passant par des snacks plus ou moins douteux. Malgré son allure dangereuse, on a envie de s’y perdre afin d’en découvrir plus car chaque immeuble, chaque impasse semble posséder son histoire. Le travail des décorateurs est incroyable par leur sens du détail et de l’atmosphère. On sent à ce niveau l’héritage graphique du studio qui nous a offert l’excellent Amer Béton.

Les influences pop culturelles foisonnent aussi de toutes parts, le récit se trouve rythmé par des encarts digne des bandes annonces de la Hammer, on s’attendrait presque à croiser El Santo et Blue Demon en allant chercher ses clopes et il y a clin d’œil plus qu’appuyé aux hommes en noir au flashouilleur facile. Cette générosité de références possède un aspect fun non négligeable, mais détourne aussi facilement l’attention de la trame narrative principale.

Au niveau de l’intrigue, on suit le destin d’Angelino, accompagné de son pote Vinz’, découvrant ses pouvoirs surnaturels suite à un accident de scooter et, en parallèle mais plus loin dans la narration, celle des Gardiens (cachés sous l’apparence de luchadors) devant protéger la Terre des « Machos », ce qui implique le lancement d’une fusée pour stopper le réchauffement climatique. 

Ces deux arches narratives se croisent sans cesse mais sans jamais aboutir à un réel climax, à tel point que ces intrigues, trop lâches dans leurs enjeux, n’ont en fin de compte qu’assez peu d’impact l’une sur l’autre.

La quête d’identité du héros reste classique et on attend que le train narratif déraille pour atteindre un délire jouissif. Là où l’an dernier Nerdland jouait d’une ironie narrative cinglante, on aurait souhaité un peu plus de surprises pour ce Mutafukaz.

Parlons maintenant du personnage féminin, la bien-nommée Candy, d’abord présentée comme la cause de l’accident d’Angelino puis elle reste dans un coin et on apprend entre deux tacos qu’elle est redoutable avant de se trouver un cœur grâce à notre héros. C’est vite résumé, j’en conviens, mais on ne la voit pas évoluer ou mettre une raclée à quelqu’un. Difficile de s’attacher à elle et c’est bien dommage.

La véritable surprise vient du doublage avec Orelsan qui prête sa voix avec justesse à Angelino et si on tend l’oreille on remarque la présence de Gilbert Levy (inénarrable Moe dans les Simpsons) et aussi Alain Dorval (connu pour son interprétation des rôles de Stallone) en Gardien. La musique de Toxic Avenger porte aussi bien le film avec ses vibes électro, je la réécouterai avec plaisir !

L’animation, supervisée par Shojiro Nishimi, qui a travaillé sur Amer Béton et Batman Gotham Knight (des œuvres que je kiffe grave !), envoie du très lourd aussi dans les scènes d’action mais aussi dans les moments en huis-clos. On est ravi de retrouver la pâte du studio TRIGGER à un moment précis du film, mais je ne vous dirai rien, je vous laisserai découvrir cela par vous-même.

L’expérience Mutafukaz m’a laissé dans un sentiment de frustration car tous les éléments de cet univers (le côté urbain, les luchadors, le gang qui cite Shakespeare…) étaient là pour me plaire, mais je me suis retrouvé freiné par une narration trop classique à mon goût. Si le but de ce long-métrage est de faire un point d’entrée à la bande dessinée, le pari est réussi, je pense la découvrir très vite. Si le film se définit comme un objet indépendant, la richesse de l’univers prend le pas sur la simplicité de l’intrigue ce qui, à mes yeux, l’affaiblit.

Je retiens de Mutafukaz la force du spectacle qu’il propose, mais je me tournerai fatalement vers la bande-dessinée pour compléter l’expérience et découvrir ce qui se cache dans les ellipses du long-métrage. Et je termine en faisant un big up au raclo à vélo, sa routine m’a bien fait rire !



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