Critique – Ride your Wave

Après deux ans d’attente pour le voir sur un écran de cinéma français, Camille s’est jointe à Muriel pour vous écrire ces quelques mots à propos de Ride your Wave, en salles depuis le 1er septembre via Alba Films et un beau film qui continue d’asseoir Science Saru comme un studio majeur de l’animation japonaise.

Hinako, une jeune fille passionnée de surf, déménage dans une ville balnéaire. Lors d’un incendie, elle est sauvée par un pompier nommé Minato. De cet incident va naître une incroyable fusion entre deux êtres que tout oppose. Mais Minato, jeune débutant surfeur, se retrouve un jour englouti par la mer . Alors que tout le monde tente de surmonter sa peine, Hinako s’accroche à l’esprit de son ami, qui rejaillit dans sa vie sous forme d’eau… Commence alors un nouveau chapitre de leur romance.

Le film s’articule autour de la mort de Minato et du long processus de deuil de son amour naissant, Hinako. La jeune femme se retrouve confrontée à la violente réalité de la vie sans Minato, ainsi qu’à leurs projets communs qui d’un seul coup se dérobent à jamais. L’absence d’un être cher occupe une place de choix dans la filmographie récente de Masaaki Yuasa. On retrouve cette gestion du manque avec le personnage de Kai dans Lou et l’île aux sirènes où le protagoniste vit avec les rêves de musique oubliés de son père résigné et le spectre d’une mère lointaine.

Ride your Wave propose une traversée de la douleur dans le quotidien d’Hinako par le biais d’un réalisme magique. Le fantôme de son bien-aimé Minato se retrouve incarné dans une dans des objets banals, déroutant ainsi le spectateur mais pourtant à l’image de la fragilité émotionnelle de l’héroïne : de la gourde au verre d’eau jusqu’à la cuvette de toilettes. Sa descente psychologique ne connaît pas de limites. Cette évocation de l’absence aux formes généreusement burlesques fait rejaillir une relation cristallisée dans sa pureté que l’on connaît au travers d’une œuvre américaine comme Ghost avec Patrick Swayze et Demi Moore (oui, la scène de la poterie, wink wink).

Ride your Wave

Si Ride Your Wave a tout du drame, le film penche aussi vers la comédie. Masaaki Yuasa sait prendre à revers la tension dramatique du sujet qu’il traite pour la contrebalancer avec des moments de bonheur réel vécus par les personnages. Ces scènes légères répondent à une animation sautillante, dynamique et empreinte de malice : le personnage de Hinako est au centre de cet aspect du film, avec le côté enfantin impulsif et joyeux de sa personnalité. On ressent aussi bien son désespoir dans les moments intenses de chagrin, que sa joie immense lorsque Minato réapparaît dans sa vie. Rien ne compte plus pour elle alors, et le film redevient l’histoire légère et joyeuse du début.

Il y a notamment une véritable originalité dans le choix des plans et des points de vue visuels, qui adoptent souvent un angle subjectif, faisant basculer le spectateur dans la peau du personnage. L’animation crée également une sorte d’emphase, avec les corps longilignes des personnages qui se déploient dans tous les sens et s’agitent à l’écran, créant une osmose et une énergie uniques qui transportent.

Ces deux opus d’un arc aquatique font la part belle à deux différentes incarnations de la pop musique. Dans Lou et l’île aux sirènes, déjà scénarisé par Masaaki Yuasa et Reiko Yoshida, la création musicale était explorée via le circuit mercantile du titre “Yoake Tsugeru Ru No Uta” jusqu’à sa réappropriation spontanée par Kai, le héros. Le film touchait ainsi à la frontière fine entre l’exploitation industrielle d’une musique (et d’un cadre) et la popularité plus terre à terre de la vie de la petite ville côtière et de son charme touristique discret.

Ride your Wave

Ride your Wave présente une trajectoire inversée pour la chanson “Kimi to nami ni noretara” qui passe de la radio au symbole même du couple de Minato et Hinako. Le titre prend une dimension entêtante, jouant avec la tristesse profonde d’Hinako. La mélodie agit tel un sort servant à déclencher les apparitions inattendues de Minato dans le quotidien de la jeune héroïne.

Et la place de cette chanson dans le film, loin d’être artificielle, contribue à bâtir le réalisme des personnages à l’écran. Ce réalisme doit beaucoup aux interprétations de Ryôta Katayose (Minato) et Rina Kawaei (Hinako) qui ont fait un travail formidable, donnant fraîcheur et spontanéité à leurs personnages. Mention spéciale à Rina Kawaei qui a une grosse part de chant dans le film, puisque Hinako est l’interprète principale de la chanson tout au long du film.

Quant à la nourriture, elle occupe une place de choix dans l’animation japonaise car elle se trouve souvent ritualisée au sein de la cellule familiale, et ce ne sont pas les films du studio Ghibli qui nous contrediront. Le cinéma de Yuasa rend cet acte nourricier déambulatoire en l’inscrivant dans le quotidien de ses protagonistes mais aussi comme signifiant d’un lien social. Dans Night is short, walk on girl adapté du roman de Tomihiko Morimi, l’héroïne s’adonne à une dégustation répétitive d’alcool lors d’une promenade dans la ville. Les repas sont aussi bien un lien fort entre les personnages qu’entre eux et le monde qui les entoure.

Ride your Wave

Ride your Wave nous propose une carte intime autour de la rencontre entre Minato et Hinako avec une cristallisation de leur rencontre autour du sandwich à l’omelette (Tamago Sando) et du café au bord de la plage après une séance de surf. L’intimité de la caméra nous fait ressentir leur amour naissant, mais aussi l’évolution de leur repas avec la maîtrise de la fameuse omurice d’Hinako.

On est baigné par une émotion douce que l’on retrouve également chez Naomi Kawase avec Les Délices de Tokyo et aussi de la pudeur de Ritesh Batra avec les voyages épistolaires de The Lunchbox. Le sandwich à l’omelette et le café filtre incarnent ce souvenir du couple qui fut et permettent la création d’un lien entre la sœur, Yoko et le collègue pompier, Wasabi, en parallèle de leurs douleurs respectives en tant que proches.

Le métrage sort aussi de l’ordinaire en dépeignant une romance jeune adulte mature, qui prend le temps de se déployer et d’explorer ses personnages. Les représentations romantiques de ce genre ne sont pas nombreuses : Ride Your Wave nous montre le quotidien amoureux de deux jeunes adultes, simple mais réaliste, plausible et teinté de sensualité. On se départit donc des représentations timides de l’amour au Japon, pour laisser place à un couple de personnages qui n’hésite pas à s’échanger des baisers, à s’enlacer et se toucher l’un l’autre spontanément. Une représentation qui fait du bien et donne le sourire !

Ce dernier film (pour le moment !) de Masaaki Yuasa frappe fort, nous emporte dans de multiples émotions et réussit à servir une histoire de résilience particulièrement touchante et d’une subtilité rare, à l’équilibre parfaitement maîtrisé. Ride your Wave offre au spectateur des lectures multiples et des sentiments purs qui laissent entrevoir une intemporalité remarquable pour ce long métrage. Ces différents niveaux de lecture permettent une découverte à différents âges et des discussions saines après la séance. On attend avec impatience la découverte d’Inu Oh, son prochain opus qui a eu les honneurs de Venise et Toronto, afin de continuer l’exploration de la musicalité animée que Yuasa a déjà fait vivre dans sa filmographie.

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La rédaction
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