En compétition dans la catégorie « Long-Métrage » pour Annecy 2020, on peut dire que The Nose or the Conspiracy of Mavericks fait partie des films les plus audacieux du festival. Produit par la School Studio « Shar », le film est réalisé par Andrey Khrzhanovsky.  Il nous propose une oeuvre composite qui nous invite dans un récit complexe, digne d’un livre pop-up, se révélant être une histoire de l’art russe et de la politique stalinienne.

Pendant la première moitié du XXe siècle, Staline fit régner la terreur en Russie. Le film décrit cela en combinant des paysages, des biographies et des chefs-d’oeuvre de peintres, de compositeurs et d’écrivains russes qui faisaient figure, durant cette période de totalitarisme, d’artistes d’avant-garde.

L’art est à la politique ce que le nez est au visage. Indispensable, incontournable et révélateur de sens. Sous couvert de présenter et d’adapter à l’écran animé l’opéra soviétique de Dmitri Chostakovitch intitulé The Nose, Andrey Khrzhanovsky et Yury Arabov nous livrent en réalité un scénario complexe, marathonien sur la lutte de la culture d’avant-garde russe en plein totalitarisme.

Vous n’êtes pas des initiés de la littérature russe ? The Nose, c’est d’abord une nouvelle fantastique (grotesque et quasi-absurde) de Nikolai Gogol, publié en 1836. Elle se décompose en trois partie: D’abord, un barbier découvre un nez dans son dessert, il va tout tenter pour s’en débarrasser. Ensuite, un fonctionnaire se réveille sans son nez, il va tout tenter pour le retrouver, alors même qu’il le découvre en poste à une haute fonction de l’empire. Puis, tout ceci n’était qu’un rêve. La nouvelle est une satire de la bourgeoisie et de son culte de l’échelon social, limité par sa seule bienséance et bien-pensance. L’oeuvre est adapté en opéra par Dmitri Shostakovitch en 1930 et sera critiquée de formalisme par le gouvernement stalinien. Retenons qu’être qualifié de « formalisme » revient à être banni des canons esthétiques de cette politique en place, qui prônait un esthétisme simpliste et patriotique, et surtout un propos accessible. L’anti-élitisme de Joseph Staline lui a permis d’assourdir la culture d’un populisme, restreint à sa seule image.

The nose Conspiracy

Le film est à l’image de son propos, en plusieurs parties. Que ce soit en terme d’animations (on y trouve du dessin sur papier, de l’élément découpé, de l’ordinateur 2D et pas mal de prises de vues réelles, contextualisant de flashs acides les anecdotes historiques) ou d’intrigues qui s’enchevêtrent dans le regard du spectateur de manière agressive et fastidieuse pour finalement, se dévoiler pertinentes, grinçantes, et polémiques.

Le premier plan du film est le nez d’un avion de ligne. Donc.

Vous êtes dans un avion avec à son bord des centaines de personnes avec leurs identités, leurs passés, leurs cultures. La nuit, la multitude d’écrans proposés sur les têtes de sièges scintillent de programmes différents, de films divers… Ce patchwork visuel se révèle à vous comme autant d’entrées et de sorties dans la culture quotidienne. Pour finalement ne retracer qu’une seule histoire, celle des affres de la culture artistique sous Staline. A l’image de la nouvelle, et donc de l’opéra. Vous assistez, en spectateur palimpseste, à trois parties d’un même rêve. Ce labyrinthe a trois entrées, avec une multitude de mises en forme esthétiques, une multitude d’œuvres. Mais il n’a qu’une seule sortie, propre à l’art, celle de pousser l’esthétique dans ces retranchements, de pousser sur scène les événements plus absurdes qu’une cacophonie musicale. Après avoir suivi l’angoissante descente aux enfers d’un homme sans nez, d’un homme avec un nez en trop, le film vous anime les méthodes de celui qui avait le sien partout. Et le propos, résonnant encore du grotesque des deux premières parties, devient amer et terrible.

The Nose Conspiracy

Vous êtes dans un avion, et ce que vous regardez sur vos écrans n’est pas ce que d’autres ont vu. Ont eu le droit de voir. Ont eu le droit de lire. Ou de dire. Ou de produire. Finalement, il faut avoir le nez assez fin pour passer les murs du totalitarisme, éviter les goulags, empêcher son nom d’apparaître sur un dossier qui vous destinera au silence. N’est pas Maverick qui veut, ou surtout qui peut. (Vous n’êtes pas des initiés du terme ? : Samuel Maverick était un agriculteur texan du XIXe siècle qui a laissé son nom comme synonyme d’indépendance et de marginalité.) Le défilé des avions de ligne, affublé des noms d’artistes déportés, finit de vous asseoir au fond de votre siège, car le Maverick est aussi un monospace voltigeur, un engin à l’image du futurisme des avant-gardes.

Et oui, vous êtes toujours dans cette avion quand sur les écrans, ce sont les visages des artistes déportés et photographiés qui vous sont placardés et qui ont perdu leur vie pour quelques nez mal placés.

The Nose or the Conspiracy of Mavericks c’est un voyage en avion, avec ses turbulences, son impuissance, ses nausées mais surtout ses instants de grâce car c’est un réel moment, enfermé dans un habitacle où le temps prend de la hauteur, pour vous permettre de prendre du recul. Quand vos pieds retournent à l’asphalte, vous avez la sensation d’être plus lourd et plus léger. Avec une sensation de malaise et de vérité, vous respirez à plein nez en espérant ne pas oublier ce que vous avez traversé.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *