Comme vous le savez sans doute, vos tortues préférées, avant d’être adaptées en de nombreuses séries animées et autres films, ont tout d’abord vu le jour en tant que personnages de comics ! Les Tortues Ninja ont en effet été créées par le duo Kevin Eastman et Peter Laird qui avaient conçu leur comics comme une parodie des différents genres que l’on pouvait trouver à l’époque comme la tradition des adolescents super héros, les monstres mutants ou encore les ninjas.

Précédemment dans les Tortues Ninja

Après avoir créé leur propre entreprise de comics, Mirage Studios en 1983, le duo publia le premier numéro des Tortues Ninja en mai 1984. Cette auto-publication en fit l’un des dignes représentants des comics indépendants, ces œuvres créées en dehors des sphères d’influence des majors. On y suit l’histoire de quatre tortues qui, après avoir muté, se transforment en super-héros usant des arts martiaux pour combattre leurs ennemis sous l’apprentissage de leur maître, Splinter. Le ton y est malgré tout très sombre et empreint davantage de tragédie que de comédie. Très différent donc du ton employé dans la première série animée qui fera son succès en 1987, changeant par là même son audience cible. 

Je vous invite à travers cet article à découvrir comment la transposition des Tortues Ninja d’un médium à un autre, des comics vers l’animation, a transformé l’intention des auteurs et leur cible afin de s’adapter aux demandes de l’industrie de l’animation de l’époque, créant ainsi un rapport conflictuel entre deux médiums qui ne suivaient pas les mêmes évolutions historiques. 

Dans les années 1980, l’influence du Comics Code Authority, organisme de régulation et de censure, commença à s’essouffler, notamment à cause du développement d’éditeurs indépendants qui parvenaient à éviter les régulations imposées par le CCA et qui publiaient massivement en direction des adultes et des jeunes adultes. C’est dans ce contexte que les Tortues Ninja furent créées, bénéficiant également des possibilités ouvertes par les comics underground des années 1960.

Les créateurs indépendants jouissaient d’une plus grande liberté et pouvaient être les maîtres de leurs créations. Cependant, ce contexte de production favorable était propre au médium et n’était pas partagé par l’industrie de l’animation de l’époque, tout du moins à la télévision. Si l’industrie de l’animation américaine avait connu sa période underground dans les années 1970 sur le format long, avec des réalisateurs comme Ralph Bakshi, l’industrie télévisuelle quant à elle, à partir des années 1960 jusqu’à la fin des années 1980, était cantonnée à des séries animées produites en masse et de pauvre qualité. On emploie alors des techniques d’animation limitée, non dans un but esthétique comme l’UPA (United Productions of America) a pu le faire, mais dans un but économique.

C’est l’époque des “Saturday-morning cartoons”, où la majorité de l’offre animée est destinée aux enfants, avec des horaires de diffusion adaptés à un public jeune. Les budgets dédiés à ces séries sont donc limités et leur intérêt artistique est pauvre car elle existent souvent uniquement pour accompagner la production de jouets d’un fabricant désireux de promouvoir son produit, comme ce fut le cas pour Mon Petit Poney ou G.I. Joe. Après tout, le terme que l’on donne aujourd’hui à cette période, le “Dark Age” de l’animation, n’est pas anodin. La production animée de l’époque est donc extrêmement régulée et les chaînes de télévision ne peuvent pas se permettre d’y faire figurer du sang ou même des scènes de violence. 

Paradoxalement, en acceptant l’adaptation de leur comic book, ces créateurs indépendants allaient devoir s’adapter à un nouvel environnement où ils n’auraient pas forcément le dernier mot sur leur création. En intégrant le médium de l’animation télévisée, ils allaient être confrontés à ce qu’ils avaient cherché à fuir pendant des années dans l’industrie des comics: des conventions et des codes pré-établis.

L’atmosphère sombre et lugubre du comics en noir et blanc s’est alors mutée en comédie aux couleurs vives et saturées. Et plus important encore, la violence qui caractérisait l’oeuvre d’origine disparut, même si des associations de parents aux Etats-Unis dans les années 1980 dénonçaient encore le caractère trop violent de la série animée et la jugeaient inadaptée à des enfants ! L’histoire en elle-même fut modifiée afin d’éviter des assassinats de personnages humains. A l’origine, les tortues cherchaient à venger le maître de Splinter, Hamato Yoshi, et sa petite amie, qui avaient été tués par le rival de Yoshi, Oroku Nagi. Le thème de la vengeance était donc particulièrement mis en avant et justifiait la violence dont faisaient preuve les tortues. Une sorte de guerre des gangs où chacun essayait de faire justice par lui-même en somme. 

De l’indépendance du papier aux compromis de la télé

Dans la série animée, ce thème fut abandonné et Yoshi devint Splinter lui-même. Ainsi, les tortues n’étaient plus assoiffées de vengeance et devaient à la place combattre des robots contre lesquels elles pouvaient utiliser librement leurs armes sans risquer de heurter la sensibilité des plus jeunes (et de leurs parents). A la place du sang, des arcs électriques jaillissaient des robots dans une sorte d’écho de l’ancienne censure des comics.

La personnalité des tortues fut aussi altérée dans le but de leur garantir la sympathie de l’audience et de mettre en avant l’aspect comique et non plus tragique de la série. Raphaelo, l’un des personnages les plus agressifs du comic book, aussi bien verbalement que physiquement, devint beaucoup plus détendu dans la série animée, se transformant ainsi en un personnage purement comique, au même titre que ses frères.

Les scènes d’action furent réduites pour laisser place à davantage de situations comiques et les antagonistes furent tournés en ridicule. Les personnages ajoutés comme Krang, Rocksteady ou Bebop sont par exemple incapables de se battre correctement. Censure oblige, toute mention de produits alcoolisés et autres injures furent supprimées pour faire des tortues des mangeuses de pizza s’exclamant “Cowabunga” à chaque épisode. En bref, la série animée altérera toute violence textuelle et visuelle afin de faire de ce comic book indépendant une oeuvre populaire destinée aux plus jeunes.

Eastman et Laird admirent des années plus tard à quel point ils avaient détesté cette première série des Tortues Ninja. Dans une interview au Comics Journal en 1998, Eastman admit que même si Laird et lui n’étaient pas du tout satisfaits du résultat et qu’ils auraient dû être plus fermes sur certains points, ils pouvaient au final toujours compter sur leur comic book en noir et blanc pour raconter les histoires qui leur tenaient à cœur. Alors qu’ils avaient le contrôle sur leur comics, ils ne l’avaient plus sur la série animée. Et cette frustration de ne pas tenir pleinement les rênes de leur projet était un sentiment partagé par les réalisateurs d’animation de l’époque. Comme le note David Perlmutter dans son ouvrage America Toons In: A History of Television Animation, les créateurs de séries animées ne pouvaient pas pleinement développer les histoires et les idées qu’ils voulaient à cause de la bureaucratie des chaînes et des studios, ainsi que des mesures de censure sur ce qu’il était possible de diffuser ou non.

Les Tortues Ninja devinrent partie intégrante d’une programmation télévisée qui ne laissait guère de place à la subversion. En effet, le comic book était le résultat d’un long processus de déconstruction de codes et de conventions, permettant à ses créateurs d’aller à l’encontre de ce qui était d’habitude attendu d’un comic book classique en faisant de leurs protagonistes des anti-héros prêts à faire justice eux-mêmes et à faire couler le sang. Son adaptation dans un médium qui ne suivait pas la même évolution en termes de possibilités de représentation créa un déséquilibre.

Alors que l’animation télévisée devait rester inoffensive et neutre, l’industrie des comics indépendants, elle, avait déjà sauté le pas et défié le CCA. Elle s’était déjà affranchie de cette censure qui lui avait été imposée, d’où la difficulté de l’adapter à un autre médium qui lui ne s’était pas encore libéré de cette même censure. Ainsi, toute l’essence de l’oeuvre d’origine s’était perdue et son importance dans l’histoire de son médium jetée aux oubliettes.

Il faudra donc attendre 2003 avant de retrouver une nouvelle version animée des Tortues Ninja, considérée aujourd’hui comme la plus fidèle au comic book, car plus sombre et moins enfantine, aussi bien au niveau du scénario qu’au niveau de l’esthétique générale, même si les enfants devaient pouvoir être en mesure de la regarder. Ce changement de ton est le témoin d’un bouleversement qui se produit dans les années 1990 au niveau des grandes chaînes de télévision américaines. A cette époque, l’industrie de la télévision connaît une expansion et de nouvelles chaînes viennent contester l’autorité des anciennes chaînes traditionnelles, laissant davantage de liberté artistique aux créateurs de contenu, notamment de séries animées.  C’est dans ce contexte, où les “Saturday-morning cartoons” disparaissaient lentement et où l’animation plus “adulte” et complexe se développait à la télévision (avec notamment des séries comme Batman en 1992), que cette nouvelle version des Tortues apparut. 

Au point où, lors du passage de l’épisode 19 de la saison 4 “Insane in the membrane”, ce dernier fut rétrospectivement jugé non conforme aux Standards and Practices de Fox Kids, son premier diffuseur, entraînant une censure dudit épisode jusqu’en août 2015, où il réapparut sur les ondes… un cas faisant finalement écho au fameux Comics Code Authority et montrant que les Tortues ont continué à explorer les limites du médium.

Tortues-Ninja-2003

Tortues Ninja, pour toujours

Le téléfilm Turtles Forever, sorti en 2009 pour célébrer les 25 ans de la franchise, combine les Tortues de 1987 et celles de 2003, qui se mêlent au sein du même univers. La différente personnalité des Tortues, entre l’ancienne et la nouvelle génération, est bien mise en avant. Hun, leader du Gang des Dragons Pourpres se retrouve face aux Tortues de 1987 et est consterné par leur attitude clownesque. Alors qu’elle sont en danger, les Tortues, hilares, s’adonnent à des jeux de mots comiques et proposent de commander une bonne pizza une fois que toute cette affaire sera terminée, laissant Hun bouche bée. Le contraste graphique entre les deux types de Tortues est ici flagrant. Les lignes rondes des années 80 s’opposent aux lignes droites des années 2000. L’air sympathique et drôle de l’ancienne génération, rendu à travers des pupilles expressives, détonne face à l’apparence plus abstraite et et au regard plus sombre de la nouvelle génération, dont les yeux sont entièrement blancs.

Alors que les Tortues tentent de s’expliquer et de savoir pourquoi elles se retrouvent face à leurs doubles, les Tortues de 2003 semblent plus menaçantes dans leurs propos et demandent à leurs alter-ego de ne pas jouer aux mignonnes petites tortues. Mais c’est mal connaître l’ancienne génération qui répond tout simplement qu’elles ont toujours été comme ça et qu’elles ne peuvent pas s’empêcher d’être mignonnes et sympathiques, avant de subitement partir pour aller manger un morceau, laissant les autres ébahis.

Plus tard, alors que les Tortues se retrouvent pour combattre le Technodrome, et que les Tortues de 2003 coupent le bras d’un assaillant, elles s’étonnent de faire face à une armée robotique plutôt qu’à de véritables humains, là encore une référence à la censure des années 80. Les deux générations animées de Tortues se retrouvent également confrontées à leur version en comics. Dans un monde entièrement en noir et blanc, les Tortues originelles apparaissent bien plus dangereuses et menaçantes que leurs versions animées, dans une fidélité totale au comics d’origine.

Leurs voix sont excessivement sombres, leurs armes affutées et sont prêtes à tout détruire sur leur chemin.  La rencontre entre les trois générations montre bien les différences d’adaptation entre chacune d’elles. Alors que les Tortues du comics veulent anéantir Shredder dans un désir de vengeance, les Tortues de 1987 disent simplement qu’il est vraiment méchant et mauvais, d’un air presque naïf. Les Tortues de 2003 tant qu’à elles essaient de faire bonne figure face à ces dangereuses versions d’elles-mêmes mais sont quand même dépassées par leur soif de violence. Les trois versions des Tortues, une fois leur combat terminé face à Shredder, regagnent leurs dimensions respectives, laissant le film se terminer sur une séquence en prises de vues réelles montrant Laird et Eastman qui se demandent si leur comics va bien marcher. Ce téléfilm témoigne de la diversité et la richesse de la franchise, mais aussi des différences artistiques et créatives entre différents médias, comme les comics ou l’animation, au fil du temps. Comme montré précédemment dans cet article, chaque version des Tortues est le reflet de ce qu’il était possible de faire dans un médium à une période donnée. Les rassembler autour d’une histoire commune permet de mettre en lumière l’incroyable malléabilité du matériau d’origine.

Et la formidable histoire des Tortues Ninja ne s’arrête pas là. Elle continue, encore et toujours, mêlant différents genres et puisant son inspiration dans ses différentes versions. La série de 2012 en est un bon exemple. Proposant à la fois une esthétique plus ronde et plus enfantine que la série de 2003, elle s’efforce de donner un ton plus sombre et plus mature à l’histoire au fur et à mesure des saisons. Les Tortues sont confrontées à des situations difficiles, perdent le combat, sont touchées aussi bien physiquement que moralement mais gardent leur humour si singulier. Les derniers épisodes de la dernière saison mettent d’ailleurs en scène les Tortues de 1987, de la même manière que le téléfilm de 2009, preuve que les différentes versions se nourrissent entre elles et jouent encore sur ces interactions entre séries.

Les tortues que nous connaissons si bien aujourd’hui sont donc le fruit d’une relation compliquée entre deux médiums dont l’évolution ne fut pas la même au cours de leur histoire respective. C’est sans doute dans cette capacité à naviguer entre comédie et tragédie et à se nourrir de ces différentes approches que réside la force de la licence, à nouveau réinventée depuis 2018 avec l’arrivée de la nouvelle série Le Destin des Tortues Ninja, qui voit de nombreux changements de fond dans la mythologie des personnages ainsi qu’un retour à la 2D qui ont chacun à leur manière fait couler beaucoup d’encre sur les sites spécialisés et dans le public.

Là où on aurait pu craindre une dénaturation totale de l’oeuvre d’origine et un rejet des séries précédentes, on s’aperçoit que la franchise a su développer plusieurs genres autour du même univers, un aspect qui a, comme nous l’avons vu, souvent été mis en perspective à l’occasion de productions spéciales, et ce jusque récemment

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