C’est avec grande joie et nostalgie que j’ai décidé de vous parler d’Anastasia, le dessin animé de Don Bluth et Gary Goldman, sorti en 1997. L’arrivée de Disney + dans le paysage du streaming français légal est l’occasion de redécouvrir des classiques, notamment les princesses Disn… Quoi ? Stop ! Anastasia est une création de la 20th Century Fox! Ce n’est pas une princesse Disney! Fin du débat ! Trop d’enfants ont fait la confusion pendant des années ! Elle ressemble à Disney, elle chante comme Disney mais ce n’est pas Disney ! … Euh comment ça Disney a racheté la Fox ? … … … Bon.

Saint-Pétersbourg, 1916. Le Tsar donne une grande fête dans son palais mais sa famille est victime d’une malédiction lancée par le sorcier Raspoutine. La famille impériale est chassée de Russie par la révolution et, dans la précipitation, abandonne la jeune princesse Anastasia. Plus de 10 ans plus tard, Dimitri, un petit escroc, rencontre Anya, une charmante amnésique qui ressemble fort à la princesse.

Sorti en 1997 (février 1998 en France), c’est le scénario idéal pour 20th Century Fox de proposer l’arrivée d’une autre princesse sur le marché des enfants : la concurrence du côté de Mickey proposait en novembre 1997 le héros Hercule. Entre Grèce humoristique et drame hivernal de Russie, nos cœurs balancent ! Des décennies plus tard, je gardais un souvenir assez intense et positif de cette duchesse russe et ses chansons nostalgiques. Qu’en est-il aujourd’hui après un nouveau visionnage ?

Un dessin animé poétique…

“Loin du froid de décembre”

La force du film réside dans son ambiance musicale. Les chansons d’Anya sont une réussite esthétique. Leur intensité en chant se révèle aujourd’hui aussi moderne qu’une Elsa en proie à ses doutes. L’omniprésence des parties musicales (oui, peut-être un peu trop parfois) construit un rythme idéal pour le jeune public. Le travail visuel de la mémoire et des souvenirs fait partie de mes passages favoris dans l’animé. Avec la fluidité d’une poussière qui s’efface au profit d’une danse dans une assiette en porcelaine… Et évidemment, les portraits qui surgissent des murs dans un bal vaporeux aux couleurs ternes puis éclatantes. Au delà de l’univers musical, le doublage (qu’il soit anglais ou français) est de qualité, et aide à une immersion totale. Que ce soit Céline Monsarrat ou Meg Ryan pour Anya, ou encore Angela Lansbury ou notre regrettée Lucie Dolène pour L’impératrice douairière Marie, le ton et les caractères sont toujours justes… (Je laisse à votre soin la liste exhaustive des autres voix et personnages)

En ce qui concerne le traitement du personnage principal, notre chère Anya est une bonne surprise de manière générale. Rêveuse, impétueuse et indépendante. Son traitement se révèle subtilement féministe à plusieurs instants de l’intrigue et c’est elle qui se sort de la plupart des situations dangereuses. Ce n’est pas appuyé ni démontré explicitement dans le scénario et c’est une bonne chose (Mulan arrive très vite pour le faire à sa place).

Et il faut bien le dire, la légende historique comme matière au film est son plus grand atout. La Russie des années 20 est idéal pour un voyage à travers le temps et l’espace. Elle recèle à elle-seule tous les codes du conte dramatique.

… mais tellement incohérent !

Anastasia
Pooka, Vladimir, Anya, Dimitri. Voyez comment Anya elle-même n’est pas supra convaincue par ce qu’elle voit…

Tout d’abord, Anya qui est tantôt maline, tantôt impossiblement niaise. J’entends ici la vexation et le rejet de Dimitri lorsqu’elle apprend qu’il avait pour but de se servir d’elle auprès de la douairière Marie. Cela n’a pas de sens… Comment peut-elle l’ignorer alors que depuis le début elle est formée à faire semblant, à mémoriser par cœur la vie d’une autre…? Evidemment qu’elle sert l’escroquerie de Vlad et Dimitri, personne n’est dupe ! (D’ailleurs, n’est-il pas étrange que Dimitri soit si triste aussi longtemps lorsqu’il découvre l’identité réelle d’Anya, alors qu’il est concrètement certain d’avoir son argent et le bonheur d’Anastasia ?…). Bref, encore une méthode pour rajouter une crise-à-résoudre que les enfants sont censés mieux comprendre que la peur d’être abandonnée, jugée trop abstraite (ou trop dure ?). Parce que l’enjeu réel est là, la grand-mère va-t-elle la croire et la reconnaître ? Plot twist, elle a la chanson, le collier et la boîte, alors ça marche. Raspoutine ou pas d’ailleurs, j’y viens.

Ensuite : La malédiction des Romanov est un habile moyen de détourner la réalité cruelle de l’enlèvement et assassinat d’une famille, enfants compris, par le mouvement bolchevique… La cible est un public jeune, pas un documentaire historique… Mais voilà… Le rôle de Raspoutine en devient quasi inutile. Si sa fonction est de créer la tourmente et la fin des Romanov, on comprend qu’il soit en vie. Comme Bartok nous le dit, tant qu’elle est vivante, Raspoutine ne peut passer pour de bon dans l’au-delà. Certes, sauf que.. L’intrigue est-elle la survie d’Anya ou ses retrouvailles avec sa grand-mère, et sa mémoire ? Cette confusion amène deux choses, Raspoutine semble bien inexistant à l’intrigue et de ce fait, ses apparitions sont décalées, aléatoires et donc incohérentes ! Au mieux, il ralentit leur parcours jusqu’en France. Au pire, il tente de l’assassiner après la réconciliation, bien après que tout soit réglé.

Raspoutine, Raspoutine… Pâle copie d’un Jafar (un sorcier avec un sidekick “comique”) sorti quelques cinq ans plutôt. On peine à le voir en méchant, il est dépressif et macabre, son seul rôle est finalement de faire peur, de faire exister un vilain contre lequel peut se dresser Dimitri en héros chevaleresque… Oui sauf que non, le dessin-animé préfère envoyer le prince sur son cheval ailé (aucune allusion à pégase et Hercule, pur hasard) sur les pavés, c’est Anya qui frappe Raspoutine à terre et règle ses comptes avec le sorcier une bonne fois pour toute. Tandis que Disney présente le meilleur méchant de tous les univers avec Hadès, Raspoutine peine à trouver sinon une crédibilité, une utilité dans un scénario bien assez dramatique sans lui.

La légende, un matériau de scénario

Le film s’appuie sur la théorie, aujourd’hui discréditée, de la survie de la duchesse Anastasia Nikolaïevna Romanov, fille du tsar de Russie Nicolas II, dont le corps avait été perdu par les bolcheviques suite à l’assassinat de la famille régnante des Romanov. La lignée brutalement éteinte ainsi que la chute de l’aristocratie russe plonge l’empire dans un effroi et une nouveauté, les rumeurs et légendes vont bon train, celle de la survie de la duchesse aura longtemps été alimenté jusqu’à ce que la recherche ADN permettre son discrédit… Dans le dessin animé, Anastasia, amnésique et orpheline se fait appeler Anya, c’est un emprunt à la réelle Anna Anderson, une femme psychologiquement malmenée qui a longtemps été persuadée d’être la duchesse. Enfin, le mythe des talents occultes de Raspoutine a été revisité par cette malédiction qui déchaîne la haine sanglante du peuple. True story : Il avait prédit la chute de l’Empire et la mort des Romanov s’il venait à mourir.

En conclusion, ce film fait partie du panthéon des princesses du monde des dessins animés. Il a tout ce qui compose traditionnellement ce type d’intrigue, une belle jeune femme qui cherche sa destinée, secondée et/ou secourue par un groupe d’individus (plus ou moins masculins). Des chansons qui s’insèrent comme des tiares, et des robes qui font valser les rêves… Bien sûr cette formule a ses limites, on l’a vu. Mais Anastasia est nourrie d’une légende si intense et si tragique que l’on pardonne tant qu’on peut s’émerveiller de la musique et des couleurs.

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