Je préfère vous prévenir directement que le film 7 jours m’a retourné le cœur et le cerveau. GROS COUP DE FOUDRE, le genre qui réveille une part de vous qui était engourdie et avec laquelle vous êtes heureux de vous reconnecter.

Mon enthousiasme est tel que j’appréhende de vous survendre ce film, de générer un horizon d’attente qui empêche de le recevoir avec l’esprit frais qui lui permettra de déployer tout son potentiel. Je suis également contente de voir 7 jours en avance dans le cadre du festival d’Annecy : avec un peu de chance, vous allez lire mon article, en oublier les détails et quand le film sortira près de chez vous, juste vous souvenir qu’il vaut le détour.

Et après on pourra enfin en reparler. J’ai tellement hâte de pouvoir échanger autour de 7 jours qui sous ses abords classiques de film d’adolescents, adresse à tous un message qui me semble essentiel en cette année 2020. Pour se mettre dans l’ambiance, je vous propose de visionner la bande annonce : 

Aya s’apprête à fêter ses 17 ans avec la mauvaise nouvelle d’un déménagement, imposé par son père, loin de ses amis. Heureusement, son voisin Mamoru lui propose une escapade avant l’inévitable séparation qui se profile. Rejoints par 4 autres camarades, les voilà parti à l’aventure, pour quelques jours volés à la vigilance des adultes, dans une mine abandonnée des environs.

Toute l’introduction des personnages est une cascade de jolies ellipses qui se répondent avec une belle vivacité. Toutefois cette créativité visuelle s’assagit ensuite et laisse place à une animation plus simple. Amateur de sakuga, vous ne serez probablement pas rassasiés, 7 jours étant plus centré sur son message engagé et la psychologie de ses personnages.

Ne vous fiez pas à ce pitch classique de coming-of-age, ce genre de fiction centré sur le passage des protagonistes de l’enfance à l’âge adulte, qui, dans 7 jours, déraille rapidement grâce à l’intrusion d’un personnage explosif. Soudain le film prend une forte dimension politique qu’il ne va pas lâcher. Lors du visionnage, j’ai pensé aux gilets jaunes, j’ai pensé aux soignants et aux grèves des urgences de ces dernières années, j’ai pensé aux manifestations contre la réforme des retraites mais aussi au mouvement Me Too, aux manifestants de Hong Kong et à Black Lives Matter, je me suis aussi dit que la Gay Pride portait ses fruits … Si vous pensiez encore que le cinéma d’animation se cantonne au divertissement consensuel du jeune public, 7 jours propose un cinéma engagé qui peut appeler chacun à prendre ses responsabilités, sur le thème de Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde“.

Le scénario est pourtant adapté du roman éponyme de Osamu Soda de 1985, gros succès au Japon avec une première adaptation en film live en 1988, mais qui peut sembler loin des préoccupations du 21ème siècle. Il faut donc saluer le travail adaptation du réalisateur Murano Yuta (Kakushigoto), bien entouré avec le scénariste Okouchi Ichiro (Code Geass, Devilman Crybaby, Lupin III Part 5) et Shimizu Hiroshi au character design (passé par le studio Ghibli, il a notamment signé le chara design de Megalobox ou des animations pour Yuri!!! on Ice et Space Dandy) qui proposent une version en prise avec l’actualité de cette année 2020.

Comme dans le roman et le film de 1988, l’opposition entre les adolescents et les adultes reste le point central du scénario. Mais c’est ce qui se passe en creux de cette opposition qui m’a émue : comment six adolescents qui n’ont pas grand chose en commun finissent par former un véritable collectif en surmontant leur différence dans l’action et dans la vérité.

Toi toi mon choix

On pourra reprocher les profils stéréotypés des protagonistes des deux camps : le passionné d’histoire introverti, la sportive énergique, l’intello misanthrope, le sportif populaire, le politicien carriériste, des représentants des forces de l’ordre bas de plafond, … Dans ce groupe, personne ne se présente comme un héros ; les failles et les travers des personnages sont évidents. Ils ont le profil d’ados ni plus ni moins dégourdis que vous ou moi au même âge. Pourtant ce dispositif permet de confronter ces archétypes à des questions de société et d’interroger le spectateur à travers eux.

Le film s’attache à mettre en lumière le processus de décision des adolescents. Les moments de choix sont souvent légèrement suspendus dans un regard, une respiration qui fait écho aux mises en contexte intelligemment disséminées en amont : on sent les doutes, les questionnements, l’hésitation entre accabler un bouc émissaire qui tombe à point et faire le choix courageux mais plus difficile à assumer à court terme, entre protéger une cause qu’on sait juste ou la trahir pour faire avancer sa carrière, entre sauver sa peau en abandonnant un camarade qui s’est sacrifié ou réfléchir pour trouver une solution à cette situation qui semble perdue…

Les interactions entre les personnages jouent bien sûr un rôle évident dans la prise de décisions au sein d’un groupe d’ados : la pression des pairs, l’envie d’impressionner, la peur du ridicule, l’émulation du collectif. Mais l’une des très bonnes idées du film c’est de mettre en perspective l’adolescence via deux personnages charnières : Marret, jeune enfant qui va avoir besoin de protection  et Masahiko, jeune homme sorti de l’adolescence qui évolue au milieu des adultes.

©2019 Osamu Souda, KADOKAWA/Seven Days War Partners

Lorsque Mamoru ne peut faire abstraction des considérations plus adultes qu’il entrevoit, Marret le ramène à l’essentiel. A contrario Masahiko, qui a intégré les impératifs de la vie d’adulte et se trouve employé par le père d’Aya, va-t’il utiliser sa maîtrise des codes des ados pour les aider ou les trahir ?

Ces deux personnages extraient le film de l’opposition binaire ados rebelles et immatures VS adultes raisonnés et sérieux pour replacer l’adolescence sur un chemin entre l’enfance avec ses évidences naïves, sa spontanéité, sa vivacité et l’âge adulte engoncé dans l’ordre établi, les préjugés et l’hypocrisie.

L’union fait la force

Loin d’agir de façon désordonnée, les adolescents élaborent des stratégies qui, si elles s’inspirent de l’Histoire, restent créatives, collectives, coordonnées et adaptées à leur environnement et leurs principes. Là où les adultes se contentent de réagir en se conformant à des ordres mal éclairés, en tentant de faire le moins de vagues possible. Les confrontations entrent ces deux modes de pensée donnent lieu aux plus jolis moments d’animation en mêlant action et comédie de façon assez savoureuse, souvent au détriment des adultes.

Pourtant, il y a de l’espoir pour les plus de 30 ans qui peuvent se laisser réveiller par les arguments des plus jeunes, et se libérer de leurs peurs avec une joie non dissimulée. Il faut aussi saluer la présence discrète d’un personnage plus âgé, entouré de mystère, qui accompagne virtuellement Mamoru, l’encourage à suivre ses idées et apporte le coup de pouce final.

Plusieurs fois j’ai été surprise par les décisions de la bande d’ados qui optent pourtant pour la solution juste, tant elle peut paraître naïve ou irréaliste. C’est là ce qui m’a plu dans ce film. Moi qui pense être un bisounours, ces décisions courageuses ne me sont pas apparues comme évidentes. J’avais déjà 10 bonnes excuses de “ce n’est pas si simple” et 10 bonnes raisons pour lesquelles “ça ne marchera jamais. Le film s’attache à démontrer qu’une fois débarrassé des excuses et de l’hypocrisie, on peut se concentrer sur l’essentiel avec le courage nécessaire. Et du courage il en faut pour défendre quelque chose d’aussi évident que protéger un enfant. Ce n’est pas choisir la facilité, c’est au contraire choisir de faire face aux conséquences pour soi et son entourage. C’est bien pour cette raison qu’il semble naturel de se chercher des excuses pour ne pas agir, pour détourner le regard.

©2019 Osamu Souda, KADOKAWA/Seven Days War Partners

Nos six adolescents vont ainsi être fauchés en plein vol quand leurs secrets respectifs sont exposés aux yeux de tous, endommageant sérieusement les liens naissants au sein de leur groupe et mettant en danger les plus fragiles. Par exemple, la violence du harcèlement scolaire et sur internet est mise en lumière avec le sérieux nécessaire et fait écho aux faits divers que chacun garde en tête, tel le suicide de la catcheuse Hana Kimura en mai 2020, attaquée sur internet suite à son passage dans l’émission Terrace House.

C’est leur capacité à accepter et à exprimer leurs sentiments, leurs erreurs, leur passé dans une écoute attentive et bienveillante qui leur permettra de se soutenir mutuellement, de se comprendre, de se pardonner pour devenir une équipe soudée.

Notre guerre

C’est donc bien une guerre, telle que le titre original Bokura no Nanokan Sensô, que mènent ces adolescents, avec des risques pour leur santé, pour leur avenir, pour leur entourage.

Un combat contre soi d’abord pour apprendre à écouter des gens aux parcours différents et comprendre leurs problématiques même si elles questionnent nos habitudes confortables, pour reconnaître ses erreurs ou ses lâchetés et en assumer les conséquences même si ça fait mal à l’ego, et enfin avoir le courage de passer à l’action pour soi-même en s’acceptant et en faisant confiance, quitte à risquer d’être déçu et blessé, ou de s’engager pour les autres en inventant des solutions plutôt que se focaliser sur les problèmes.

Puis une guerre contre l’ordre établi qui ronronnait avec l’injustice contre laquelle on choisit de s’élever, qui va se défendre pour se débarrasser de ces rappels gênants que certains subissent des préjudices intolérables sur lesquels il est si facile de fermer les yeux.

Et si ce film amorce des réflexions et met en scène des stratégies de haute volée, il défend aussi des clés d’actions simples, qui résonnent avec l’actualité : exposer les comportements violents ou inappropriés des autorités à la vue de tous par exemple, en filmant des policiers et en faisant circuler ces images. Impossible de ne pas penser à la mort de George Floyd dont les images ont déclenché le mouvement Black Lives matter ce printemps 2020 ou au débat sur la loi Haine qui remettait en question la possibilité de filmer les policiers dans l’espace public en France.

C’est cet exercice que la guerre de 7 jours de ces adolescents nous incite à redécouvrir en nous parlant d’immigration, de désobéissance, de bousculer l’ordre établi lorsqu’il entretient l’injustice. Alternant humour, action, émotion, c’est un message d’espoir qui met en scène comment il suffit d’une étincelle chez l’un pour donner des ailes aux autres et entrouvrir les yeux des plus récalcitrants.

Écouter sans préjugés, assumer ses erreurs, prendre la parole et agir lorsque c’est nécessaire. Des leçons à apprendre ou à réviser à tout âge, jusqu’à la toute dernière scène de ce film familial décidément plein de bonnes surprises, qui, sans rentrer dans les détails des thématiques abordées, cherche à ouvrir l’esprit sur notre capacité à nous mobiliser pour nous-mêmes et pour les autres.

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