Critique – La chance sourit à Madame Nikuko

Après le sensitif Les Enfants de la mer, le réalisateur Ayumu Watanabe et le Studio 4°C reviennent avec La chance sourit à Madame Nikuko, adapté du roman éponyme de l’autrice Kanako Nishi :

Facile à vivre, enjouée, passionnée et toujours prête à grignoter un petite gourmandise, Nikuko craque sur les mauvais garçons. Sa devise : « la normalité, c’est ce qu’il y a de mieux ! » Naturellement, son esprit fort et audacieux embarrasse Kikuko, sa fille de 11 ans. Elles n’ont rien en commun, si ce n’est le fait de vivre ensemble sur un bateau, au port. Un miracle se produit lorsque leur secret est révélé.

La chance sourit à Madame Nikuko embrasse le point de vue de la jeune Kikuko, elle-même en proie à ses interrogations adolescentes, qui pose un regard à la fois sévère et caricatural sur sa mère. Elle se questionne sur les dissemblances physiques qu’elle a avec Nikuko, montrée telle une figure maternelle omniprésente et bruyante avec en toile de fond le compte à rebours des premières règles, signal du début de la féminité. On a, en Occident, été nourri par le trope de la mère contrôlante, du corps gros (ou considéré hors norme) des filles, depuis la relation chaotique entre Monica et sa mère dans Friends à Dumplin’, ce ne sont pas les exemples qui manquent.

Le film en prend le contrepied en explorant la notion d’étrangeté corporelle via le point de vue de la jeune fille, souvent gênée face à cette mère exubérante en société. De mon expérience personnelle, ayant vécu dans une famille où les femmes sont grosses et ayant été moi-même très menue, cette dissociation et ces interrogations existent car je sortais d’un schéma corporel familial établi. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de recevoir des remarques (plus ou moins critiques) sur cette différence corporelle entre mes ainées et moi.  Ainsi, le regard de Kikuko sur Nikuko peut paraître sévère mais prend tout sens avec le prisme des interrogations adolescentes en rapport avec sa propre corporalité et sa crainte persistante sur le passage à l’âge adulte. Cet angle reste trop peu exploré dans le cinéma mainstream au profit de relations maternelles (hélas !) dominatrices.

Cette perception de Nikuko se retrouve aussi dans l’exploration de l’intériorité de la jeune fille. Encore coincée dans l’enfance qu’elle ne veut pas quitter, elle projette sur Nikuko un comportement naïf et enfantin imagé par des nuances pastels et douces. La référence à la scène de l’arrêt de bus dans Totoro s’inscrit dans cet ancrage encore profond à l’enfance. Inquiète, l’adolescente ne veut pas que sa mère continue de se faire arnaquer par des hommes faibles et scrute donc ses communications avec l’extérieur. Son regard sur cette figure maternelle laisse penser que cette dernière a un comportement futile, mais la révélation de fin du film apporte profondeur et respect au personnage de Nikuko.

De son côté, Kikuko développe ses propres bizarreries imaginant une voix aux différents animaux qu’elle croise sur le chemin de l’école. Elle va apprendre à se connaître par le biais d’un garçon discret mais faisant des grimaces qui va se lier d’amitié avec elle. Ils vont entretenir un dialogue franc sur eux-mêmes qui va les aider à grandir loin des tracas du collège, dont les rivalités de groupes peuvent ronger les relations amicales. On est ravi qu’à aucun moment la romance ne soit évoquée, rendant ainsi leur relation plus forte pour le spectateur.

D’un autre côté, Madame Nikuko se révèle acceptée par la communauté de la petite ville portuaire où elle s’est installée après toute ses déconvenues. Elle entretient une excellente relation avec le patron et les clients du restaurant de ramen où elle travaille, aussi le public la soutient lors des olympiades parentales annuelles. On assiste à des scénettes touchantes où elle met de côté un plat de nouilles aux légumes exprès pour Kikuko. Comme dans le cinéma de Masaaki Yuasa, Watanabe explore le plaisir culinaire hors des murs familiaux avec le festival d’été, et les échanges avec les habitués du restaurant sont empreints de chaleur et de joie.

La communauté accepte Nikuko, sa fille Kikuko et leurs bagages dans leur entièreté et sans jugement. L’aspect tranche de vie apporte beaucoup d’épaisseur à cette relation mère-fille compliquée mais à la résolution simple et positive. Il est d’ailleurs appréciable de voir Nikuko profiter de la vie au sein de cette bourgade portuaire. A défaut d’une famille nucléaire, la petite bourgade offre une figure paternelle en la présence du patron du restaurant, et ce quand bien même Kikuko ne soit pas en demande d’une présence masculine. La ville portuaire et la nature environnante sont d’une générosité foisonnante qui se traduit par une animation sensible du studio 4°C, dans la continuité de la direction artistique semi-réaliste mais avec des occurrences plus cartoon, à la fois différent mais dans une certaine continuité des Enfants de la Mer, également une adaptation d’un matériau précédemment existant.

Avec La chance sourit à Madame Nikuko, Ayumu Watanabe continue d’explorer les réflexions profondes liées à la recherche de soi à l’adolescence et aborde la relation filiale d’un point de vue jusque là assez inédit, avec un procédé de révélation d’intrigue qui va certainement diviser le public, tant par le fond que la forme employée à ce moment-là du film. Ce long-métrage prend le temps de s’apprécier tant ses thématiques sont riches et sait marquer les esprits, restant longtemps en tête après sa découverte.

Il est donc plus que recommandé et à voir prochainement dans nos salles françaises puisqu’il sortira le 8 juin 2022 via Eurozoom.

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Muriel
Créatrice et rédactrice en chef de Little Big Animation, amatrice de curiosités et bizarreries animées. Vous pouvez aussi m'entendre faire grawr sur Grawr.fr !
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