Imaginez-vous en plein été au Japon, sur l’île d’Enoshima, non loin de Tôkyô. Le soleil tape, les cigales chantent, la mer bruisse… le champ des possibles est infini. Un été qui va marquer la vie de la jeune Ruka, lorsque sa route croise celle de Umi et Sora, les Enfants de la mer. Le Studio 4°C s’offre l’adaptation du manga de Daisuke Igarashi, un travail de transposition considérable d’une œuvre graphique et philosophique plus que singulière réalisé par Ayumu Watanabe. Et le film, distribué par Eurozoom, sort dès aujourd’hui dans vos salles, un mois seulement après le Japon.

Ruka, jeune lycéenne, vit avec sa mère. Furieuse de s’être fait exclure de son équipe de handball le premier jour des vacances, elle erre dans la ville et se rend à l’aquarium où son père travaille. Elle y rencontre Umi, puis son frère Sora, de jeunes garçons élevés dans la mer par des dugongs. Du jour au lendemain, des événements surnaturels se produisent.

Prouesses visuelles

Les cinq tomes du manga de Daisuke Igarashi méritaient sans aucun doute une adaptation cinématographique tant ses dessins minutieux, dont la profusion et la précision des traits évoquent des gravures, captent avec beauté les émotions des personnages, les lumières de l’océan et du ciel, et la vie pléthorique des fonds sous-marins.

Toute l’essence du graphisme du manga se retrouve dans le film d’Ayumu Watanabe devant lequel on croit vraiment voir les dessins d’Igarashi prendre vie sous nos yeux. Les personnages ne sont pas lissés par une animation épurée mais semblent s’être levés de la page du manga pour animer leurs traits vibrants sous nos yeux.

L’essence du développement scénaristique est également respectée, le réalisateur restant fidèle aux moments de silence des pages, aux cadrages des plans dans les cases… Les effets visuels sont au rendez-vous lors des scènes dans la mer avec Umi et Sora, et particulièrement impressionnants dans la dernière partie du film qui n’est rien d’autre qu’une apothéose visuelle étourdissante.

Les enfants de la mer

Une intrigue qui s’apprivoise…

Si le défi est d’emblée relevé par l’animation, l’adhésion à l’intrigue est moins directe. Le scénario a recours à de nombreuses ellipses, puisque le manga d’Igarashi est construit sur ce modèle et cultive constamment et de manière volontaire le mystère (les origines des garçons, notamment, ne sont pas spécifiquement plus explicites dans le manga que dans le film). Mais le format limité du cinéma impose un cadre qui rend ces ellipses parfois impénétrables, et le film aurait gagné à distiller et placer davantage d’informations à des moments stratégiques, par exemple au sujet des recherches menées autour des deux garçons et de la quête de « l’homme originel » dont il est question dans le manga. L’œuvre d’Igarashi étant de prime abord peu évidente à suivre, il n’est pas aisé de recoller tous les morceaux du film pour leur donner du sens, surtout lorsqu’on n’a pas eu l’occasion de lire le manga au préalable.

Sans être un véritable défaut, cette particularité réduit en quelque sorte l’accessibilité du film. Mais Les enfants de la mer est loin d’être le premier film (animation ou live action) japonais contemplatif et nébuleux. D’autres spectateurs, habitués au genre, ou qui n’ont pas tendance à se triturer trop les méninges lors d’un visionnage, entreront sans doute plus facilement dans l’ambiance philosophique de cette histoire.

Questionnement des origines du monde

Car c’est là tout le trésor de ce manga et de son film : ils montrent une vision mystique du monde, certes pas inédite mais pour autant véritablement réfléchie, intensifiée. Il s’agit là d’une proposition d’expérience visuelle et émotionnelle unique aux côtés de la jeune Ruka, qui va voir sa vie et son regard sur le monde qui l’entoure chamboulés par l’apparition d’Umi et Sora, la révélation des liens qui tissent la marche du monde, et le rôle des humains au cœur de cet univers.

Ruka n’a pas un environnement familial très plaisant, entre les parents en situation de séparation temporaire, la mère en arrêt qui boit canette sur canette de bière, et son père distant et trop occupé par son travail à l’aquarium. L’intrigue a donc valeur d’apprentissage parce qu’elle sort Ruka de son quotidien morose, et l’embarque dans une autre vision du monde. Le spectateur tout comme Ruka, sans vraiment comprendre ce qu’il se passe, saisit clairement que quelque chose de très important va se produire.

Et les événements extraordinaires qui surviennent (poissons qui s’échouent, manifestation de météorites…) n’ont nul besoin d’être explicités car ils suffisent précisément à nous faire sentir et envisager ces lois physiques dont parle le jeune chercheur Anglade, qui gouvernent le monde tout en restant invisibles à l’œil humain.

On nous raconte une histoire qui tire son matériau de ces nombreuses légendes très anciennes qui identifient les origines de l’univers, et les personnages distillent chacun leur tour des fragments de visions du monde qui, une fois connectés, font naître une pensée, une manière d’envisager la Terre sur laquelle nous évoluons. Tout au long du film l’intrication entre l’humanité et la nature est mise en avant, la mémoire humaine est mise en comparaison avec la galaxie, qui regroupe des tas d’étoiles comme la mémoire regroupe des tas de souvenirs et forme ainsi un sens en elle-même.

Et ce flot de pensées et de contemplation mène, dans la dernière partie du film, au moment climax le plus mystique de l’histoire, qui célèbre ce lien entre l’humain et l’univers, dans lequel on perçoit nettement un appel à la renaissance d’une union entre la nature et les êtres humains.

Le titre Les enfants de la mer n’est, à l’aune de cette vision du monde, plus seulement une périphrase pour désigner Umi et Sora, mais fait référence à tous les êtres humains, quels qu’ils soient.

Les enfants de la mer

Une expérience sensible et visuelle

Il n’est pas dit que vous comprendrez tout ce que vous verrez à l’écran, toujours est-il que ce film ne se comprend pas tant qu’il se ressent profondément, en tant que voyage visuel, intérieur et extérieur, initiatique aussi. Pour autant, il n’est pas évident de lâcher prise dès le départ, et celles et ceux qui auront lu le manga avant de voir le film seront avantagés dans la compréhension de ce qui se passe à l’écran.

C’est avec discrétion mais sincérité que la musique de Joe Hisaishi vient accompagner joliment cette réflexion contemplative, s’affranchissant des codes des bandes son des films du studio Ghibli auxquelles il nous avait habitués. Ici, aucun thème mélodique ne se démarque véritablement, les accompagnements musicaux se mêlent davantage à l’image sans la supplanter, de manière diffuse et imprévisible. Le compositeur délivre une musique éthérée et mélancolique où le piano a toujours une grande place. La piste « Two in the typhoon » est particulièrement réussie.

Repoussant les limites d’un questionnement philosophique de l’existence au regard des considérations écologiques qui nous atteignent toutes et tous, Les enfants de la mer se présente comme une grande fable mystique sur l’origine de l’univers et tout ce qui lui est lié : la Terre, les animaux, les plantes, les humains, la mer et le ciel.
Une expérience cinématographique de haut niveau qui ne manquera pas de remuer quelque chose en vous et d’ouvrir une réflexion globale sur le monde qui nous entoure.

Que vous soyez passioné.e.s par l’animation japonaise, amoureux.ses de l’océan, ou simplement curieux.ses, plongez dès maintenant aux côtés des Enfants de la mer dans vos salles de cinéma, et ne vous privez pas de mettre également la main sur les cinq tomes du manga !

Pour en apprendre plus sur les enjeux créatifs du film, vous pouvez consulter cette interview du réalisateur Ayumu Watanabe réalisée à Annecy.

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