Critique – Modest Heroes


Après la réception bienveillante mais un brin décevante de leur premier long-métrage, Mary et la fleur de la sorcière, le studio Ponoc nous propose à présent un triptyque de courts-métrages intitulé Ponoc Short Films Theatre. Volume 1 – Modest Heroes. Abrégé en Modest Heroes pour son passage au festival, ces trois petites œuvres concentrent en elles les talents qui résident dans l’un de ces jeunes studios concentrant de nombreux vétérans de Ghibli. Pourtant, à l’opposé de ce qui handicapait leur premier effort, ces « héros modestes » démontrent que l’ambition du long-métrage était peut-être un peu prématurée, et que se faire la main sur des œuvres mois conséquentes est une solution avant de s’y remettre. Précédés et clôturés par de charmants interstitiels réalisés par Takuya Okada, les films composant Modest Heroes possèdent des ambiances radicalement différentes, c’est pourquoi je ferai à l’image de ce que fait Muriel sur les anthologies de courts régulièrement proposées sur les écrans français : je vais vous parler de chaque film dans leur ordre de passage. A tout seigneur tout honneur donc :

Kanini & Kanino

Les aventures sous-marines de deux frères crabes, partis sur les traces de leur père emporté par le courant suite à un fâcheux accident. Que le monde peut sembler vaste et dangereux pour de si petits crabes !

Première oeuvre originale pour Hiromasa Yonebayashi, qui livre ici un court métrage réglé comme une horloge, nous attachant à suivre les deux personnages titres évoluant sous la houlette de leur père et au sein d’un environnement subaquatique d’une rare beauté avant le basculement, la survie et la confrontation avec un ennemi bien effrayant. La qualité des décors est fantastique et certains plans de la rivière lorsque nos petits crabes sont dans les rochers nous présentent une atmosphère semi réaliste à couper le souffle. Si Yonebayashi rythme parfaitement une histoire, somme toute assez classique dans son déroulement, c’est avec regret que l’on quitte cette adorable famille de crabe, et c’est avec intérêt que l’on considérera la suite de la carrière d’Uken Ryū, ici directeur artistique de l’oeuvre, brillamment appuyé par le studio spécialisé dans les décors Dehogallery.

Modest Heroes

Life Ain’t Gonna Lose

Shun, un jeune garçon de 8 ans, est très gravement allergique aux œufs. Si sa mère fait tout pour lui offrir une vie ordinaire malgré tout, le danger s’accentue lorsqu’il est seul…

Changement radical d’ambiance avec le court de Yoshiyuki Momose, situé dans l’univers d’un enfant gravement allergique aux œufs, avec toute la paranoïa et la prise de responsabilité que ça implique pour un jeune enfant. La gravité des images est contrebalancée par la direction artistique d’une grande douceur qui permet immédiatement de faire la part entre les flash-backs et le présent, et les séquences de tranches de vie coupent avec élégance par rapport à Kanini & Kanino.

Modest heroes

Plus long et plus dialogué, Life Ain’t Gonna Lose vibre de la tendresse des rapports entre la mère et son fils, dont le handicap n’a d’égal que sa vitalité et sa curiosité de petit garçon. Un énorme bon point en faveur du film est aussi de montrer les activités de la mère, qui tente de concilier le surplus de charge mentale avec ses cours de danse. Ça ne rend que plus impressionnant et brutal le changement d’esthétique de la scène pivot, courte mais suffisante vu la qualité d’écriture des personnages. Un faux petit film de 15 minutes d’une extrême justesse, tiré d’une histoire vraie mais qui ne se complaît jamais dans cet état de fait. Momose a largement les épaules pour porter un long-métrage, et je lui souhaite de suivre les pas de Sunao Katabuchi !

Invisible

La lutte d’un homme contre l’invisibilité. Tandis que la vie commence à lui filer entre les doigts, seule une décision courageuse pourrait le sauver.

Akihiko Yamashita fait ici très, très fort. Alors que son confrère Yonebayashi traitait de la modestie de l’infiniment petit avec une touche de Ray Harryhausen dans son approche conceptuelle, Yamashita nous présente un invisible au sens strict, un héros prolo qui perd non seulement son visage mais sa substance propre. obligé de porter un extincteur pour éviter de s’envoler dans le ciel lourd et perpétuellement orageux, c’est le suicide biologique qui le guette au tournant de sa mort sociale vraisemblablement déjà actée.

Modest heroes

On est bien loin de l’homme cruel de H. G. Wells et mis en image par James Whale, et c’est un constat sourd et glaçant de la société japonaise qui se profile ici. Pas le premier, certainement pas le plus pertinent, mais sa présence fait plaisir à voir tant le Japon peut-être fétichisé pour sa grande force de travail ou l’ampleur de l’escapisme de ses divertissements. Tout comme Momose, Akihiko Yamashita nous parle du présent, et c’est rassurant quant à la volonté et à la capacité des artistes du studio Ponoc d’avoir dans leur champs des possibles cette ambition là. En conclusion, ce triptyque porte merveilleusement bien son nom et donne une grande foi dans les projets futurs de Ponoc. Si l’on considère Mary et la fleur de la sorcière comme une répétition, un entrainement avant de se lancer dans le vide, Modest Heroes démontre que les muscles mais surtout le cœur y sont, et c’est avec d’autant plus d’attention que la suite est désormais attendue.



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