Critique – Satoshi Kon, L’illusionniste

Malgré la présence de Belle cette année à Cannes, l’animation japonaise n’est toujours pas considérée suffisamment digne de figurer en compétition, malgré de nombreux chef d’œuvres depuis des décennies. Parmi eux, difficile de ne pas mentionner la filmographie de Satoshi Kon, qui débarque au festival de manière posthume grâce au documentaire de Pascal-Alex Vincent, Satoshi Kon, L’illusionniste, présenté dans la sélection Cannes Classics 2021.

Une plongée dans l’œuvre extraordinaire du réalisateur Satoshi Kon par le spécialiste du cinéma nippon Pascal-Alex Vincent. Avec des interviews des plus grands réalisateurs japonais, français et américains inspirés par son travail.

Il est toujours très difficile de réaliser un travail documentaire sur les artistes ou cinéastes cultes, dont l’aura s’est décuplée après leur décès. C’est ici Pascal-Alex Vincent qui plonge les mains dans le cambouis pour nous livrer ce documentaire à propos de Satoshi Kon qui nous a quitté le 24 août 2010. Le plus gros écueil de cette entreprise, commandée par les producteurs japonais du cinéaste, était d’éviter son illustration hagiographique et de rendre les nuances et les complexités de l’homme à travers ses relations, son hygiène de travail, son effet sur le public et bien évidemment, son œuvre.

Satoshi Kon, L'illusionniste

Whatever happened to Satoshi Kon

Dans l’ordre chronologique de sa carrière, Satoshi Kon, L’illusionniste détricote donc les principales motivations et relations de l’artiste, depuis ses mangas influencés par Katsuhiro Ōtomo dont il fut l’assistant (et qui n’a pas désiré apparaitre dans le film) jusqu’à sa collaboration avec Mamoru Oshii sur Seraphim (publié en France chez IMHO). C’est ce premier témoignage qui permet de donner la mesure du travail documentaire réalisé par Pascal-Alex Vincent : l’artiste apparait à l’écran, et sa longue pause, la recherche des mots et de quoi dire et de comment l’exprimer permet d’appréhender toute la mesure de l’impact laissé par Kon sur son entourage : un homme sûr de lui, buté, d’une grande exigence et dont le passage à l’animation s’est pas une frustration de n’avoir pu achever ses mangas.

Si le son de cloche est différent du coté de certains des intervenants, comme la comédienne de doublage Junko Iwao (voix de Mima dans Perfect Blue) qui a trouvé dans son rôle une catharsis de son passé d’Idol, l’écrivain Yasutaka Tsutsui, toujours émerveillé par le film tiré de son roman réputé inadaptable. C’est aussi le cas du quasi ensemble des français et anglo-saxons représentant la réception de ses œuvres, ne tarissent pas d’éloge sur la maturité de sa filmographie et de l’influence, depuis les déclarations de Darren Aronofsky, des ambitions de Marc Caro d’adapter son manga Le Pacte de la mer jusqu’à celle du co-scénariste de Spider-Man : New Generation Rodney Rothman qui confie l’influence majeure sur le lauréat de l’Oscar du meilleur film d’animation 2019.

Satoshi Kon, L'illusionniste

Derrière les voiles des écrans

Les interventions de ses partenaires de travails continuent de livrer un homme aux facettes multiples : il suffit de voir l’émotion étreindre le chef décorateur Nobutaka Ike évoquant la rupture avec le réalisateur après ses remarques sur les décors de Paprika, ou encore le producteur Taro Maki (Millennium Actress, Tokyo Godfathers) qui revient sur les mots durs qu’a eu Kon à son égard. A de nombreuses reprises, Pascal-Alex Vincent fait durer les plans, travaille les silences, les pauses et permet de se focaliser sur cet état d’esprit qui traversent les différents témoins : c’est souvent un effet de douce amertume qui surgit, à la fois une fierté d’avoir collaboré avec un homme aux grandes qualités qui défendait son équipe, y compris sur le domaine social mais aussi à l’exigence frôlant l’intolérable, ce qui explique certaines absences du film : j’aurai adoré entendre ce qu’aurait eu à dire le musicien Susumu Hirasawa, mais ce dernier n’a pas souhaité prendre part au projet.

Comme les multiples réalités et voiles qui habitent les œuvres de Satoshi Kon, les intervenants mettent en relief un portrait à la fois riche et tranché que sa filmographie, et certaines révélations donnent un tout autre sens à certains films, comme les nombreuses remarques de l’animatrice Aya Suzuki sur la projection de Kon dans ses héroïnes, ou encore l’éléphant dans la pièce : la semi-existence de Dreaming Machine, le long-métrage sur lequel Kon travaillait lors de son décès. Aussi insaisissable que l’enfant à la batte de Paranoïa Agent, aucune image animée ne vous en sera montrée, le projet étant à l’heure actuelle coincée dans une bataille entre la veuve de l’artiste et les producteurs. De quoi perpétuer le statut légendaire d’un film voulu comme son geste vers un terrain plus mainstream.

Ce ne sont ici qu’une partie du puzzle qu’a méticuleusement assemblé Pascal-Alex Vincent pour son documentaire, dont la belle mise en scène, le montage et le cadre léché autour des intervenants fait passer l’heure et quart du film comme un charme, comme une plongée en bathyscaphe dans un univers dont les portes se sont refermées trop tôt.

Satoshi Kon, L’illusionniste sera visible en première mondiale au Festival de Cannes dans la sélection Cannes Classics ce soir à 21h30 et cet été en séances exceptionnelles et sur Orange Cinema Séries.

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Nicolas
Éditorialiste et contributeur occasionnel. Amateur de toutes formes d’animations. Adore fureter sur l’internet avec sa lampe frontale pour dénicher des raretés animées. Écrit ses autres lubies et obsessions pop-culturelles sur Grawr.fr.
Publications: 741