Cyberpunk edgerunners

Cyberpunk : Edgerunners


Cyberpunk : Edgerunners raconte l’histoire d’un gosse des rues qui tente de survivre dans une ville du futur obsédée par la technologie et les modifications corporelles. Alors qu’il a tout à perdre, il choisit de rester en vie en devenant Edgerunner, un mercenaire hors-la-loi aussi appelé Cyberpunk.

Diffusé par Netflix dès septembre 2022, le projet est porté par les studios CD Projekt Red (développeur de jeux vidéo polonais à l’origine des action RPG Cyberpunk 2077 ou The Witcher) et Trigger (studio d’animation japonaise à qui on doit Promare ou Little Witch Academia). L’histoire, écrite par Bartosz Sztybor, a été segmentée en 10 épisodes contrastés dont l’action se situe un an avant celle du jeu vidéo. La série a été créée par Rafal Jaki (The Witcher : Ronin) et réalisée par Hiroyuki Imaishi (Promare, Neon Genesis Evangelion) avec un chara-design conçu par Yoshinari Yoh.

L’animé est porté par la communication invasive du jeu vidéo, mais qu’en est-il de son parti-pris et de son identité propre ?

Cyberpunk edgerunners

Cyberpunk et déterminisme social

De nos jours, la notion même de « cyberpunk » s’est démocratisée, et la majorité des consommateurs de fiction se fait une idée précise de ce qu’est sensé représenter un univers qui en est issu.

Les codes sont bel et bien là : misère et dérives sociales, couleurs saturées, looks contrastés et déstructurés, rythme saccadé et malaise moral. Le cyberpunk est l’illustration d’une forme de décadence extrême encouragée et matérialisée par la technologie cybernétique et transhumaniste. C’est une sur-saturation de technologie. Elle laisse peu de temps à la réflexion, peu de place à l’apaisement. Et la « cyberpsychose » pèse comme une épée de Damoclès sur l’ensemble des habitants…

Dès l’épisode 5, on retrouve une thématique traditionnelle des mouvements esthétiques punks : Le complot. La machination orchestrée par les plus riches pour leur propre intérêt que ce soit l’argent, le plaisir ou les deux. La notion de pouvoir est toujours l’enjeu. Qui l’a, pourquoi, et comment l’avoir, le garder, le contourner…

Mais la réalité est plus cruelle que le complot qui n’est souvent qu’un fantasme déresponsabilisant face à la triste et simple corruption qui transperce la société, victime d’une orchestration grossière mais véridique d’une détermination sociale. La sensation d’être au mauvais moment au mauvais endroit pour ces personnages n’est ici qu’une concentration, un ensemble systémique de choix et de statistiques.

On notera que la motivation du personnage principal n’est pas celle du héros-sauveur qu’on retrouve d’habitude dans les histoires de type shônen. Et David Martinez et les edgerunners, malgré leur similitude avec ce genre, s’évitent ce genre de raccourci. Le moteur de l’intrigue est plutôt un enchaînement de causalités provoquées par des raccourcis ou des fuites en avant. Il n’y a finalement que des situations issues de choix différents avec pour seul enjeu de parvenir à trouver sa place, et d’y survivre.

L’animé va au-delà de quelques archétypes, et c’est agréable. Il frôle quasiment le naturalisme zolien. J’irai même jusqu’à dire que la série remet au goût du jour ce que Zola prônait dans son déterminisme social et son écriture naturaliste : Nous sommes déterminés par des comportements sociaux qui nous entravent et reproduisons des tares familiales dans le même but de s’en émanciper. Et la quête de raccourcis que l’on croit être des portes de sorties, nous propulse plus loin dans la fatalité.

Le cyberpunk n’est pas un mouvement de transhumanisme positif, il est la mise en scène tragique d’une déchéance qui nous fascine et nous condamne.

L’esthétique héritée du genre

Pour autant, l’animé présente d’abord un schéma shônen très classique et ne fait pas exception à la règle. Il reste relativement conventionnel dans sa mise en scène d’une intrigue traditionnelle : un noobie contraint par la vengeance et la nécessité d’évoluer toujours plus haut et vite, rejoint un groupe hétéroclite et marginal…

Les personnages sont classiques, avec des émotions assez rudimentaires pour faciliter l’identification. La peur, l’humour, l’amour, la loyauté, la fraternité. Ils n’en sont pas moins attachants à leur mesure. On peut apprécier la diversité des corps (énormes, élancés, modifiés, colorés, tronqués…), c’est ce que peut offrir le cyberpunk, et il serait dommage de s’en priver.

On peut parler de l’esthétique de Doc le charcudoc, qui me fait drôlement penser à Doc de Retour vers le futur : les longs cheveux blancs, les lunettes sur la tête et une excentricité rebattue à la sauce décadente… Ou encore Lucy : qui revisite un mélange de look entre la Rei d’Evangelion et le major Motoko Kusanagi de Ghost in The Shell.

Ces clins d’œil esthétiques ne sont pas les seuls et me semble clairement revendiqués par la série, comme un héritage des illustrations de ce thème depuis les années 90. Ce qui est certain, c’est que vous aurez la sensation que l’animé s’inscrit dans une continuité esthétique, vous retrouverez des flashs et des crises de corporalités à la Pyscho-Pass ou Matrix (voir Animatrix), des malaises sociaux liés à la santé ou aux castes qu’Altered Carbone traitait dans son roman et sa première saison. (Encore plus proche scénaristiquement du jeu 2077 que de la série d’ailleurs), une vision urbaine digne d’un Blade Runner, des attributions esthétiques de Total Recall, une brutalité dans le dessin qui n’est pas sans rappeler Akira ou Ghost in the Shell… L’illustration de la lune, de ses étendues sombres et lumineuses m’ont clairement rappelé le film Ad Astra

Petit aparté en ce qui concerne la parité des protagonistes : du côté des femmes, seules celles de la fratrie sont vraiment représentées avec densité, ce qui est déjà pas mal… mais pour le reste, les antagonistes ou figurants, c’est assez pauvre et la série ne passe pas le test de Bechdel (au cas où ça vous intéresse).

Mais le divertissement est réussi. Le rythme narratif est bien proportionné. J’ai apprécié la manière d’illustrer par saccades des contextes qui auraient pu être des ellipses. On arrive, par exemple, en un seul épisode à comprendre l’intégration du personnage dans son groupe au lieu de créer plusieurs épisodes et passer par plusieurs intrigues-prétextes.

J’ai beaucoup aimé le choix de conserver les trames du jeu pour les dialogues par téléphones, et de les avoir implantées en anglais. Cela peut obliger une gymnastique de traduction (dans mon cas, j’écoute en japonais et je lis mes sous-titres français. Et à l’écran, les interfaces anglaises, ainsi que leur retranscriptions ne sont pas traduites puisque les personnages lisent à voix haute…). L’intérêt devient très visible notamment dans le cas du personnage de Kiwi qui bégaie/bug dans son langage écrit. J’y ai vu un moyen d’en rajouter une couche à l’ambiance morcelée déjà omniprésente dans la narration, la musique, les lumières… Comme un corps modifié par les implants.

Cyberpunk : Edgerunners VS 2077

Alors, justement, on en parle un peu, mais qu’en est-il de son rapport au jeu ? La série se veut tout de même être une adaptation. Et bien, c’est surtout une histoire de clin d’œil et de pattern, comme l’implantation des sous-titres d’appels.

Niveau bande son, comme dans le jeu, tous les styles se confondent. Que ce soit du métal au lo-fi pop en passant par l’électro, évidemment.

En terme de couleurs, les nuances flashy de jaune, vert, violet, rose, noir, bleu, correspondant à des castes et quartiers dans le jeu, servent plutôt à rappeler que la nature autour n’existe plus. Tout est soit désertique, suite aux grandes guerres Corpo, réduisant des territoires en poussière, soit virtuel et donc inexistant, superficiel.

Cyberpunk 2077 offre un panel de choix dans les dialogues et dans les actions. La série le réinterprète dans cette espèce d’enchevêtrement des destins, des personnages, des histoires et cette ambiance tragique où tout semble converger vers une inéluctable catastrophe.

Cyberpunk edgerunners

Edgerunners réussit à faire incarner à David les trois entrées scénaristiques du jeu : le corporate, le garçon des rues et le nomade. Puis – comme dans le jeu – on fait très vite le lien et on prend conscience de la distance des castes, ainsi que leur promiscuité malsaine. Les courses en voitures (ainsi que leur maniement assez ardu) sont bien retranscrites et clairement, la série se veut être l’illustration de son support de base, sans pour autant être un copié-collé d’un scénario déjà existant.

Enfin, le dernier épisode met en scène l’un des personnages phare du jeu-vidéo, un caméo scénaristique plus que bienvenu qui ne fait que rajouter à la motivation de finir Cyberpunk 2077. Une opération marketing réussie pour l’animé 😉 !

Cyberpunk : Edgerunners est donc une sorte de bonus scénaristique, une quête annexe dans un monde ouvert qui avait déjà clairement de quoi nourrir votre imagination, mais qui reste très plaisant – même si tragique – à traverser, et ça sans jouer au jeu !



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