Interview – Felix Dufour-Laperrière nous guide dans son “Archipel”
Interview – Felix Dufour-Laperrière nous guide dans son “Archipel”

Interview – Felix Dufour-Laperrière nous guide dans son “Archipel”

Après Ville Neuve, le réalisateur québécois Félix Dufour-Laperrière revient au cœur de son travail politique avec une exploration du territoire dans sa poésie et sa complexité historique avec Archipel, présenté dans le sélection Contrechamp du Festival d’Annecy :

Un vrai film d’animation sur des îles inventées. Sur un territoire imaginaire, langagier, politique. Sur un pays réel ou rêvé, ou quelque chose entre les deux.  Archipel est un long métrage au dessin libre et à la langue précise, qui dit et rêve un lieu et ses habitants, pour dire et rêver un peu du monde et de l’époque.

A l’occasion d’une rencontre virtuelle, j’ai pu échanger avec le réalisateur sur la création et la genèse de son film en temps de pandémie, et aussi sur la portée politique de son œuvre. La conversation s’étant déroulé sur un ton libre, elle a été éditée pour une meilleure compréhension.

Félix Dufour-Laperrière

Patchwork poétique face à l’adversité

Archipel possède une structure en dialogues et en poésie, nous sommes revenus sur la démarche d’écriture et de création nécessaire à l’élaboration d’un tel long métrage. Le réalisateur a détaillé la dynamique d’échanges entre son équipe d’animateurs.ices et lui-même tout au long du projet :

 “Le scénario était assez complet et faisait une soixantaine de pages de recherches dialoguées, avec très peu de didascalies, très peu d’indications à l’image du petit des pistes, mais plus des sensations, puis les idées visuelles mais peu de choses très concrètes. Ca se lisait vraiment comme un échange dialogué, en sachant bien qu’ il allait y avoir des images, des accords et des contrepoints, mais c’est sur cette base là qu’on est rentré en atelier. Je l’ai vraiment conçu comme un film d’atelier avec beaucoup d’improvisation, beaucoup de recherches, j’ai fabriqué plein de petits dispositifs de fabrication d’images. Je donnais ensuite quelques exemples, quelques pages de notes, l’extrait du scénario que je vais donner à un animateur ou une animatrice et puis elles ou ils partaient pour plusieurs semaines. On dialoguait chaque jour et puis ça avançait, il y avait quelque chose d’assez intuitif, de très organique, de très agréable. Ca a été un des grands désirs à l’origine de la fabrication du film ! J’avais envie de retrouver l’esprit d’atelier que j’avais par exemple en sortant de l’université avec cet esprit de recherche, de liberté, un plaisir de fabriquer des images aussi, de voir comment ça réagit puisque dans le contexte de fabrication de l’animation plutôt rationnel et plutôt contrôlé du long métrage d’animation, ce n’est pas toujours facile à préserver, je me suis donc dit que j’avais envie de me faire un cadeau.”

Ce film s’est construit alors que pandémie et confinement battaient leur plein, Félix Dufour-Laperrière s’est confié sur l’importance de maintenir une ambiance de travail saine et joyeuse pour son équipe, même si cela lui “créé quelques rides” entre sa vie durant le Covid, le montage permanent des images et du son et les nouveaux ajouts venant de ses collaborateur.ices.

“Même lorsque mes films sont plus sont plus narratifs comme le précédent, où celui qui s’en vient, je monte presque chaque jour, chaque texte et image avec les dialogues de façon modulaire chaque semaine puis sur la structure. Les dialogues sont ensuite montés pour garder le message. Ça été particulièrement le cas sur Archipel où tout s’est ajusté autour des des dialogues montés, de l’assemblage au fur et à mesure que les images arrivaient et existent. Ce côté modulaire faisait se modifier ce montage,  l’opération  a été très évolutive  jusqu’à la toute fin, qui a été terminée durant la pandémie.  J’étais confiné avec mes deux enfants, vu que les garderies des écoles étaient fermées et j’ai donc fini le film de nuit parce que ma compagne travaillant à l’hôpital, je restais avec les enfants la journée. Aussi je couchais mes petits puis, je finissais le film. J’ai l’impression de n’avoir pas dormi pendant presque un an. Ces nuits ont impliqués du coup un rythme particulier sur le sommeil, puisque la vie continue : les enfants qui doivent ou veulent manger, qui doivent aller au parc… mais ça a été au final,  On a été assez chanceux parce qu’étant une petite équipe en animation avec déjà un parti pris pour l’autonomie, et cette liberté, cette indépendance de chacun et des arrivées des actrices et des acteurs de notre équipe. On était prêt,  le travail s’est passé de façon assez organique. Je crois qu’avec ce film, je suis un peu plus ridé aujourd’hui.” 

De Transatlantique à Archipel

Après être passé par le court métrage et l’expérience documentaire Transatlantique, nous avons abordé la transversalité de ces expériences, à quel point ce film a influencé la conception d’Archipel.

“Certainement, dans Transatlantique c’est l’animation qui avait beaucoup influencé mon rapport au réel, donc c’est un réel qui est toujours manipulable ou qui veut toujours être malléable, sur lequel vous projetez différentes choses. Dans l’animation on est toujours dans l’artifice, dans le symbole plutôt que dans l’objet lui- même. Pour Archipel ça a été mon approche, c’est à la fois une fiction et un documentaire sur quelque chose d’intangible : sur des sentiments, des affects, un attachement, puis des désirs sur la langue, sur tout ce qui fait territoire, autant de rêves que du réel, que du politique et  de l’imaginaire. Il y a une mise en fiction de cartes, d’archives donc on a ce rapport.  Moi, j’essaie de renverser des choses,  je crois que la part fictionnelle était importante pour être capable de cerner cette proposition documentaire.”

Sans soleil de Chris Marker

“Je suis un grand amateur de Duras,  je crois que deux des films ont vraiment influé sur la fabrication d’Archipel mais aussi dans ma cinéphilie : d’abord Sans soleil de Chris Marker qui est un film qui avait bouleversé mon rapport au monde et à ma cinéphilie. C’était un moment coup de poing que je regarde très régulièrement et avec beaucoup d’affection, avec une grande tendresse, puis un grand éblouissement qui a valeur à la fois de liberté  et d’intelligence. Ce rapport entre l’image et  la parole qui n’est  jamais dans l’exactitude, avec ce léger décalage. Il y a une espèce de jeu très libre entre les mots et l’image, c’est un film que je trouve très beau, c’est mon film fétiche.  Le deuxième film, c’est un film québécois de Gilles Groulx qui a été fait a été fait dans les années 70, vraiment un essai politique très militant, mais très éclaté où il y a là une grande liberté avec beaucoup de place pour la musique. Une grande liberté sur ce qu’on insère à travers le document, c’est un documentaire sur une grève générale qui a eu lieu au Québec avec des bouts de documentaire, des bouts de fiction, quelque chose de très mélangé, c’est pratiquement un film collage, très dynamique, très vivant, très en colère. C’est un film qui est au cœur de ma cinéphilie : 24 heures ou plus.”

Poésie politique des territoires

Archipel aborde forcément la thématique de l’indépendantisme, avec les nuances que cela peut comporter de notre coté de l’Atlantique.

“Pour moi le cœur de notre identité politique, c’est de réaliser que nous avons des destins communs ou des raisons communes, pour parler comme le sociologue québécois Fernand Dumont qui est un de mes maîtres à penser. L’établissement d’un destin commun, ça nous permet évidemment de un vivre avec les autres et de deux d’exprimer des affections, des attachements, des loyautés qu’on avait envers des lieux, envers des idées, envers une langue. Dans le cas du Québec, nom essentiel qui marque notre rapport au monde.” 

“Ensuite pour moi c’est ma famille politique, je suis indépendantiste de gauche. Il s’agit d’une lignée politique au Québec, le mouvement d’indépendance qui était d’abord un mouvement ouvrier et  un mouvement très populaire et le demeure, même s’il y a  une frange qui a une part de réactionnaires, comme tous les mouvements politiques. mais je pense que son cœur de bataille est encore très populaire, qui était quand même une réaction aussi au colonialisme britannique. Ca conserve donc pour moi toute sa pertinence, même si ses conditions d’existence ont changé d’axe. Depuis, on ne peut plus penser, sans doute, de la même façon qu’il y a 50 ans parce que tout ceci s’inscrit dans une autre réalité, dans un autre contexte. Puis je pense que c’est encore un défi, un défi essentiel de penser de penser notre destin commun qu’il soit politique,  qu’il soit écologique, qu’il soit économique. Je pense qu’il y a du commun à préserver, à établir idéalement le plus large possible.”

Archipel

Archipel possède une force et une écriture poétique qui amène avec lui cette sensation de cadavre exquis, ce qui m’est confirmé.

“Je suis content de vous l’entendre dire parce que c’était un de mes objectifs, le film est truffé de références conscientes et inconscientes  et j’en ai gardé beaucoup pour moi pour justement ne pas surcharger le spectateur pendant le film, qu’il ait une certaine liberté dans la réception, une légèreté aussi. C’est un plaisir de voir des images sans avoir l’impression d’être devant un mystère à résoudre ou devant un code à déchiffrer. Il fallait que ce soit quelque chose d’assez simple, intuitif et sensible, de toutes façons l’ aspect universel de l’attachement à des territoires réels ou imaginaires est concret. L’affection qu’on a pour des territoires, qu’ils soient poétiques ou poétiques, c’est facile  à partager,  je crois que c’est quelque chose que tout le monde vit. L’espace ce n’est pas seulement physique mais ce sont les livres, les films… ma grand-mère. Je pense que ce sentiment est partagé par la grande majorité des gens.” 

À propos de l’expérimentation entre poésie et animation et une planification possible de ce type de processus :

“Ce qui est intéressant, c’est que j’avais recruté une équipe d’une dizaine d’animateurs.ices. Tous des gens que je connaissais pour avoir travaillé avec eux sur mes films précédents. Beaucoup de jeunes, avec une relation de travail très horizontale. On l’a fait avec un tout petit budget, tout le monde était payé en même temps, au même tarif. ça a été vraiment très horizontal, puis les animateurs.ices ont eu quand même beaucoup de liberté, en plus de provenir d’horizons divers. Ils ont mis et apporté beaucoup à l’image, à la fois un bon niveau graphique, mais aussi à la fois au niveau de de la signature visuelle. C’est comme dans un plat, il y avait beaucoup de mélange. J’ai aussi trouvé que c’était ça nous permettait de travailler avec beaucoup de liberté et d’établir une espèce de territoire commun, même s’il est imaginaire. c’était un territoire commun qu’on essayait d’habiter ensemble, et c’est donc un mode de fabrication qui correspondait assez bien à ce que le film essayait d’exprimer.”  

Finalement, la joie

“C’est à dire qu’Archipel s’est écrit dans la joie et assez facilement parce que je me suis dit : c’est juste un projet que j’avais envie d’écrire, sans trop penser à la finalité du  cinéma. C’était écrire pour écrire, pour voir quelle forme ça prendrait. Le film s’est étonnamment – et facilement – financé , le budget est modeste et puis étant financé comme un documentaire c’était d ce point de vue un projet très différent, très atypique dans le temps et dans l’espace même du documentaire. Le budget fut donc réuni de façon très rapide, ce qui m’a moi-même étonné, puis s’il s’est vraiment fait dans la joie, ça a été très agréable. J’avais une super équipe, les gens ont été très généreux,  ça a été une bonne surprise. Ca restait beaucoup de travail, c’était exigeant mais il y avait quand même une légèreté. Au final, le film trouve relativement son public ce qui m’a étonné puisque c’est un film très intime, même si ses thématiques peuvent être universelles. Au départ, c’est de une énergie, c’est un suicide et les intuitions qui les lient au peuple sont très intime donc je me disais c’est un film très local, ça reste un film sur le Québec donc quelque chose de très local, mais je suis très, très heureux ça de la diffusion qu’il a et de sa réception.” 

Félix Dufour-Laperrière travaille actuellement sur La mort n’existe pas, produit par Miyu Production, Embuscade Films et Doghouse Films, toujours inscrit dans ces thématiques qui lui sont chères : “Après une attaque armée ratée au cours de laquelle elle abandonne ses compagnons, Hélène s’enfuit dans la forêt et rencontre Catherine, un mystérieux alter ego, un alter ego carnivore et tentateur. Ce double va l’emmener dans une vallée fantastique, où les métamorphoses, les pouvoirs venimeux et les grands bouleversements vont bientôt bouleverser l’ordre des choses. Hélène devra revisiter ses choix et les dilemmes moraux, politiques et humains qui les entourent.”

Tous mes remerciements à Félix Dufour-Laperrière pour sa disponibilité. 

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