Une mare de sang envahit l’écran, de cette couleur rouge dramatique présente sur l’affiche du film. Une histoire pareille ne peut s’écrire qu’avec du sang, parce que l’on parle de perte et que l’on touche au plus intime, ce qu’il y a au plus profond de nous, métaphoriquement. Du sang. Et une mouche. Une mouche qui apparaît dès le premier plan et restera tout au long du film, subtilement présente, tel un fil conducteur qui ramène le spectateur aux prémices du drame qui va se jouer.

Puis la main se lève. On croit rêver mais l’illusion fonctionne dès la première seconde. Le spectateur se retrouve malgré lui à craindre pour le destin de cette main qui se meut par elle-même, membre détaché du corps, détaché de la vie et du sens, mais qui s’impose toute entière comme un véritable personnage, tantôt hésitante, tantôt volontaire, et l’on croit voir passer dans ses gestes de véritables intentions humaines.

J'ai perdu mon corps
Emportés dans la cavale de cette main résolue à tout pour s’échapper de la salle de dissection où elle a été enfermée, nous remontons avec elle l’histoire de Naoufel, heureux gamin entouré de parents aimants. Naoufel vit par la musique et les sons, il enregistre tout. Le bruit du vent dans les feuilles d’herbe, la voix chaleureuse de son père… Les flashbacks de son enfance se déploient sous nos yeux, et très vite la main s’impose, revisitant les souvenirs sensoriels de l’enfant. Les gros plans sont inestimables de beauté.

Comment traduire les sens, et plus précisément le toucher, au cinéma ? Comme ça. En allant voir ce qui se cache sous les paumes, entre les doigts, en infiltrant les contacts quotidiens et si anodins, en prenant le temps de les écouter. Jérémy Clapin repart à la chasse de la parole du corps et de son incarnation à travers les images, un exercice qu’il investit déjà depuis longtemps, et qu’il avait expérimenté par le biais de plusieurs courts-métrages. J’ai perdu mon corps présente une version particulièrement aboutie de cette quête de la sémantique du corps.

J'ai perdu mon corps
Et puis le destin prend le relais, comme il le fait parfois. Naoufel se retrouve orphelin, récupéré de mauvaise grâce par un oncle mauvais. C’est à Paris qu’il grandit et tente de se construire un futur un peu moins morose que l’appartement dans lequel il cohabite avec cet oncle. Sa rencontre fortuite avec Gabrielle, bibliothécaire, va l’inciter à « dribbler le destin », selon ses propres mots.

À sa façon, J’ai perdu mon corps est une histoire d’apprentissage, d’apprivoisement, à la fois de soi et de ce qui nous entoure. La narration, particulièrement bien articulée, s’installe donc sur plusieurs niveaux et temporalités : la trame de fond, chronologique, qui nous plonge dans le présent de Naoufel, celle de la main en cavale, qui appartient à une temporalité différente mais qui, au fur et à mesure qu’elle se rapproche de son but, s’inscrit un peu plus dans le présent pour opérer une rencontre pleine d’émotion entre les deux temporalités, et puis celle des souvenirs psychiques et sensoriels de la main et du personnage.

J'ai perdu mon corps
À travers cette quête, le réalisateur interroge notre rapport au corps et replace au centre de l’attention les usages inconscients dont il fait l’objet, lui redonnant toute sa dimension poétique et philosophique. Est-ce en perdant son corps qu’on le retrouve de façon plus entière et vraie ? Et cette question du corps mène à l’interrogation d’une autre thématique : la notion de destin. Cette épée de Damoclès qui rôde, incarnée par cette mouche que l’on peut choisir d’ignorer ou dont on va tenter de se saisir, à nos risques et périls.

Le temps du silence, de la contemplation, de l’hésitation, se voit d’ailleurs donner une place importante dans le film, autant visuellement que narrativement. L’occasion d’une introspection unique sur la vie, à travers les yeux de Naoufel, qui pourra trouver écho autant dans le cœur des spectateurs adultes que des adolescents.

J'ai perdu mon corps
L’on a rarement vu un film d’animation autant incarné, à tous les niveaux. Par son propos, sa manière frontale de mettre en scène, d’approcher le corps et l’anodin, et par la volonté qui anime le personnage de Naoufel. Produit chez Xilam, le mélange 2D-3D est manié avec talent, les ambiances lumineuses immersives, et les comédiens en phase avec leurs personnages, pour parfaire cette expérience visuelle et narrative unique en son genre.

J'ai perdu mon corps, affiche

J’aurais aimé avoir pu mettre la main (c’est le cas de le dire) sur la nouvelle de Guillaume Laurant, Happy Hand, que Jérémy Clapin a adapté avec J’ai perdu mon corps. Pour confronter les narrations littéraire et filmique et les partis pris du réalisateur. Si j’y arrive, cela fera peut-être l’objet d’un futur article…

Cette pépite de l’animation française sortira dans nos salles le 6 novembre prochain via Rezo Films. On peut évidemment craindre que J’ai perdu mon corps soit phagocyté par la sortie le même mois de la suite de La Reine des neiges, mais le rachat des droits de diffusion quasi internationaux du film par Netflix, à l’occasion du Festival de Cannes, lui apportera peut-être un peu plus de visibilité dans le cours du temps et pour le reste du monde.

L’équipe de Little Big Animation vous enjoint naturellement à courir dans votre cinéma le plus proche pour aller le visionner !

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