Critique – Le Dragon de mon père


Cet article contient des éléments de spoilers.

Sorti comme prévu le 11 novembre, Le Dragon de mon père est une pépite réalisée par Nora Twomey, scénarisée par Meg LeFauve et distribuée par Netflix. Le film est produit par un sacré florilège : MockingBird Pictures, et l’incontournable Cartoon Saloon : les producteurs de Brendan et le Secret de Kells ou encore Le peuple Loup.

Elmer, un jeune garçon, quitte la ville de Nevergreen pour venir en aide à sa mère en proie à la faillite. Il se rend sur la mystérieuse île sauvage que lui a conseillé le chat du quartier. Ses aventures vont l’amener à croiser des bêtes féroces, à découvrir un endroit mystérieux et à nouer une amitié de toute une vie avec une créature improbable…

Cette adaptation du livre pour enfant éponyme de Ruth Stiles Gannett de la fin des années 40 est la deuxième qui existe, la première étant japonaise et datant de 1997. Le film de Cartoon Saloon et Netflix Animations s’inscrit bien dans la continuité et respecte son support d’origine en maintenant la narration à la troisième personne (affirmant une filiation avec le protagoniste et installant l’idée que l’histoire est véridique) et en conservant le design d’origine du dragon de BlueLand.

L’animé touche à plusieurs thématiques qui régissent la fin de l’enfance, celles de la confiance et de la responsabilité. Ces moments qui mettent à mal les valeurs de l’innocence, les conséquences de l’imagination face au réel et les enjeux nuancés du bien et du… compliqué.

Le début du film nous présente les choses du même point de vue qu’Elmer (même si c’est sa fille qui nous raconte l’histoire) c’est à dire une dualité profonde entre l’épicerie de la campagne et la nouvelle vie à Nevergreen : L’un est chaud, rempli de couleurs, avec des habitants avenants, l’autre est gris, humide, avec une masse informe de railleries sans fantaisie. Même le trio d’enfants saltimbanques exercent une cruauté que la précarité oblige. 

Négocier pour son commerce semblait être un jeu jovial et drôle où être équitable allait de soi, soutenu par un rire complice. Dorénavant plus personne ne sourit, si vous négociez, c’est que vous avez quelque chose à vous reprocher et l’aigreur gagne tous les cœurs. Y compris celui de sa mère qui dans un accès de fatigue et d’anxiété se décharge sur son fils.

Nevergreen semble être l’antithèse d’un Neverland… C’est à ce moment là qu’Elmer fuit vers l’île Sauvage, car là-bas, il trouvera la solution. 

La métaphore semble à peine subtile mais elle est efficace. Une île est en train de couler et un dragon la soulève de la force de ses ailes pour l’empêcher de sombrer. Elmer y voit la réponse à ses problèmes, le dragon empêchera l’entreprise de maman de couler elle aussi.

Et pourtant, Nerverland (dans Peter Pan) est l’île où les enfants se retrouvent sans les adultes, sans les responsabilités et où il est autorisé de jouer sans aller jamais se coucher. Et Elmer, lui, n’est pas tellement un enfant qui aime s’amuser, non : il aime trouver, et surtout trouver des solutions. Quand Soda l’amène sur l’île, il ne rit pas avec elle, ne profite pas de ses cabrioles. Il joue l’adulte et de temps en temps complimente sa facétie. Lorsque Boris fait des blagues, il ne rit pas et reste concentré sur la quête et les tâches à faire. On comprend vite qu’Elmer se dit sans peur, et se proclame trouveur de solutions car il tente de compenser la réalité. L’île Sauvage n’est pas tout à fait Neverland, mais c’est là où il arrêtera de s’inquiéter.

« Ne t’inquiète pas, c’est mon boulot de maman ça. »

Car Elmer a peur, comme sa maman a peur aussi. Et lorsqu’il ressent sa crainte, il veut tout faire pour la faire disparaître, il veut en prendre sa responsabilité. Quitte à trahir la confiance qu’on lui donne a priori. Que ce soit avec le chat du quartier, avec les animaux de l’île concernant la solution d’Aratuah, avec Boris lors de sa décision finale. Elmer est un enfant comme les autres, un être humain qui lorsqu’il a peur, dit des choses qu’il ne pense pas, car parfois c’est trop lourd de porter seul et on en veut à la personne de ne pas être autre chose qui pourrait nous « sauver ». 

L’enjeu de la responsabilité, c’est à dire la peur, est portée de manière différente dans le film, par des personnages différents :

  • La Maman représente la sécurité émotionnelle, qui parfois s’effondre. La tendresse du ludique dans des situations de contraintes : Elmer est une sorte de magicien qui trouve des objets incroyables pour les client de sa mère, il en oublie que c’est du travail. Cela redevient très réel lorsqu’il vend sur le trottoir et que la concurrence commerciale se fait sentir avec les enfants d’en face.
  • Saiwa, le grand singe blanc patriarche représente la responsabilité face aux plus démunis, s’accrochant à plus fort pour sécuriser les plus petits. Il n’est pas foncièrement cruel envers Boris, il n’a simplement pas la sensation d’avoir d’autres options. Son engagement envers le peuple de l’île ne le rend pas aveugle aux priorités : il sauve les bébés de la noyage quitte à relâcher Elmer et Boris, et viendra même prendre Elmer sur son canot de sauvetage malgré sa rancune envers lui.
  • Boris touche à la pression et la peur d’échouer. Camouflées par les blagues et les divertissements, il n’en est pas moins sincère et attachant, même lorsqu’il pourrait faire perdre patience. Il est le contraste d’Elmer, il est le seul à pouvoir sauver l’île mais le refuse, là où Elmer ne peut pas sauver sa mère mais en est persuadé.
  • Iris et Kwan sont deux faces d’une même pièce qu’est la confiance, qu’on donne ou que l’on gagne face à des situations de responsabilités. Iris est le versant de l’optimisme là où Kwan se rapproche davantage de la ferveur fragile.

Le film réussit avec une grande habilité à nous faire toucher du doigt un sujet très compliqué dans l’éducation : la notion de responsabilité. Surtout lorsqu’elle est mise au devant d’une situation aussi cruelle, injuste et inextricable que la précarité. Il n’y a ni bon ni mauvais, ni gentil, ni méchant… Il n’y a que la relation complexe entre nécessité et humanité. Comment préserve-t-on la fragilité et l’innocence de l’enfance dans un contexte d’insalubrité sociale et de survie matérielle ? Quels mensonges servent de moteur ? Un dragon sauveur d’île, une tortue prophète, une épicerie ? Boris et Elmer tentent à tous les deux de trouver leur place dans cette machination nuancée qu’est l’anxiété, à coups de rêves, de rires, d’épreuves, de tristesse, de vulnérabilité et surtout, de confiance.

Le Dragon de mon père (My Dragon’s Father) nous plonge dans une émotion brute et sincère qu’est la quête de l’équilibre et de la confiance. Il nous invite à prendre le temps de nous regarder les uns et les autres, de reconnaître nos peurs ou nos doutes, de trouver le dragon qui sommeille en nous et de le laisser étinceler au grand jour.



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