Critique – Le Royaume de Naya


Après Princesse Mila et le sorcier au cœur de pierre (2017), le studio ukrainien Animagrad revient sur le devant de la scène avec un nouveau long-métrage, Le Royaume de Naya, d’Oleg Malamuzh et Sasha Ruban, distribué par KMBO et sorti ce mercredi 29 mars sur nos écrans. 

Par-delà les hautes Montagnes Noires se cache un royaume peuplé de créatures fantastiques. Depuis des siècles, elles protègent du monde des hommes une source de vie éternelle aux pouvoirs infinis. Jusqu’au jour où Naya, la nouvelle élue de cette forêt enchantée, rencontre Lucas, un jeune humain égaré dans les montagnes. À l’encontre des règles établies depuis des millénaires, ils vont se revoir, sans prendre garde aux conséquences qui s’abattront sur le royaume. Ils vont devoir faire face à a cruelle Cécilia qui cherche à s’approprier la source de vie…

Nous voici face à un conte romantique et écologique qui n’est pas sans rappeler l’intrigue de Princesse Mononoké ou Avatar, dans la confrontation des espaces (la forêt versus le monde des humains) et la manifestation d’une magie ancestrale qui protège la nature. Il ne faut cependant pas s’attacher à ces premières impressions car Naya réussit à revendiquer sa propre identité, à travers une héroïne singulière et le prisme du folklore ukrainien.

Ce sont là les deux points forts du film, à mon sens. Et je vais en premier répondre à Muriel qui s’interrogeait au moment de l’annonce du film sur le potentiel d’émancipation féminine du personnage de Naya. Rassure-toi Muriel, elle échappe au rôle lisse et sans saveur de l’amoureuse transie !

Si l’histoire d’amour entre Naya et Lucas n’apporte en elle-même pas de surprise, en tant qu’héroïne, Naya expérimente une évolution et une trajectoire intéressantes. De l’âme pure de la forêt (inspirée de la mythique Mavka du folklore ukrainien), considérée comme trop innocente et crédule, elle prend la relève au nom de son peuple en devenant gardienne et en se salissant les mains pour aller combattre l’ennemi humain en première ligne. Sans trop dévoiler l’intrigue, je peux dire que j’ai beaucoup apprécié la notion de sacrifice et d’abandon insufflé dans ce personnage.

Lucas a certes un rôle à jouer dans le combat de Naya, mais on est loin des schémas narratifs traditionnels où le masculin est là pour sauver le féminin. Naya ne dépend pas de son amour pour Lucas et décide elle-même de son destin.

Le second point fort réside dans l’approche de l’écologie à travers le prisme de la culture ukrainienne. Les personnages se font symboles de leur monde respectifs, dressant un pont entre les deux espaces et se familiarisant chacun aux spécificités de l’autre. 

Le film donne aussi et surtout de la visibilité à un folklore ukrainien peu connu du grand public. Une grande place est faite notamment aux chants et à la musique traditionnelle : de fait, la musique a un rôle très important dans l’intrigue, non seulement incarnée par Lucas et sa flûte qui le connecte à la magie de la nature, mais par le pouvoir métaphorique de la musique dans le rapprochement entre les mondes.

Somme toute, l’intrigue est simple à suivre et efficace, sans nœuds incohérents malgré quelques petites longueurs. Le film peut cependant se targuer de ne pas s’organiser uniquement autour d’un seul et même climax mais de mettre en place différents points de culminance dans sa structure (en lien avec l’évolution de Naya).

On peut malgré tout regretter le manque d’innovation du côté des antagonistes : Cécilia projette l’archétype habituel de la femme obsédée par son propre déclin et cherchant à assouvir son besoin de jeunesse éternelle. La peur est son instrument de pouvoir pour terroriser les villageois et les ranger de son côté. 

Alors certes, les camps opposés se distinguent entre le mal et le bien, cependant le film n’est pas aussi dichotomique que ça. Les créatures magiques de la forêt font elles-mêmes preuve de mauvais jugements. Dans les deux camps, les erreurs du passé sont nécessairement reproduites pour pouvoir être dépassées.

Finalement, on est sur une lecture plutôt nuancée d’un affrontement qu’il convient de surmonter. En cela, Naya et Lucas représentant un premier pas vers un regard nouveau sur le monde, en rapprochant leurs deux peuples. L’amour de l’autre permet la tolérance et le vivre ensemble. 

Bon, même avec toute la volonté du monde, ça n’a pas bien marché pour Roméo et Juliette. Mais en même temps, ils n’avaient pas d’adorables créatures magiques pour les aider ! Et c’est le dernier point que je voudrais souligner ici, parce que ce film donne vie à quelques sidekicks particulièrement inventifs et mignons : notamment Nénuphar, un chat-grenouille (il fallait y penser !) et aussi Motus, un… je ne sais pas trop ce qu’il est, disons un être feuillu, qui n’a pas la langue dans sa poche et m’a beaucoup fait rire.

Terminons avec l’animation que je salue également, pourvue de palettes de couleurs riches et bien harmonisées entre monde magique et monde humain, et un travail des textures très agréable à regarder (surtout sur les créatures magiques). Les personnages évoluent avec crédibilité au sein des décors, et mention spéciale à l’animation de Naya, basée sur la performance de la ballerine Kateryna Kukhar, qui la rend très gracieuse dans ses mouvements en rythme avec toute la nature.

En bref, Le royaume de Naya vaut le coup d’œil et ne manquera pas de vous divertir ! Animagrad peut être fier de son bel hommage au folklore ukrainien.



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