Pitché en 2018 au Cartoon Movie, Interdit aux chiens et aux italiens avait ému l’audience avec cette histoire familiale d’immigration de la part d’Alain Ughetto après son premier long-métrage en stop-motion qu’était Jasmine. J’ai pris le temps de l’évoquer ici pour vous en donner la meilleure représentation possible, aidée par de très belles photographies exclusives qui m’ont été fournies par la production.

Avant de mourir, mon père m’a donné sa version de notre légende familiale : pendant plusieurs générations, nos aïeux sont nés, se sont mariés et sont morts dans un village du Piémont appelé Ughettera, le “pays des Ughetto”, dont tous les habitants portent le même nom de famille que nous. Qui étaient ces gens ? Comment ont-ils vécu ? Pourquoi ont-ils fui et où sont-ils partis ?

Alexandre Cornu, producteur chez les Films du Tambour de soie, a mis en avant la poésie du travail d’Alain Ughetto, ainsi que la relation suivie qu’il a avec le réalisateur depuis deux films. La démarche de production diffère complètement de celle de Jasmine que le réalisateur avait animé chez lui en solitaire et pour ce projet il est accompagné par les équipes de Foliascope (Wardi), les Films du Tambour de Soie et Vivement Lundi ! (Le quatuor à cornes). L’écriture de cette histoire personnelle s’est concrétisée avec la participation d’Alexis Galmot.

“L’enjeu du film a été de trouver par le storyboard l’équilibre entre la sensibilité de réalité sociale et historique, et celui de l’humour et de la farce. Un vrai film à l’italienne !” – Camille Rossi, première assistante réalisatrice

Interdit aux chiens et aux italiens fait référence aux pancartes accrochées à l’époque aux portes des cafés français comme signalétique raciste destinée à l’immigration italienne, vue d’un mauvais œil par les français : un morceau peu glorieux de l’histoire nationale qui’il est nécessaire de ne pas oublier.

Retour à la terre

Alain Ughetto a ramené de sa visite dans le Piémont des éléments naturels pour servir d’inspirations à la direction artistique de son film. On retrouve de la mousse, des châtaignes et une citrouille. Ces choix de matériaux apportent une dimension organique à la reconstitution du village de ses ancêtres disparus. La construction des décors s’inscrit aussi dans une démarche qui par des matières brutes pour évoluer vers des univers plus détaillés, le tout se rapprochant du quotidien vécus par la famille.

“Il y a une évolution dans les décors, c’est à dire au début c’est très brut, les maisons sont en carton brut. Après, on a une approche plus “réaliste” avec l’intérieur des maisons par exemple.” – Jean-Marc Ogier, chef décorateur 

Le portrait de famille se dessine via des signaux simples à reconnaître : les italiens ont des moustaches et les français sont glabres. Un soin particulier est apporté dans la création de leurs habits, qui par leurs motifs et textures respectent la nature modeste de leur vie. Désormais stylisés, les visages du grand-père Luigi et de la grand-mère Cesira s’animent maintenant grâce à la stop motion.

“Pour Luigi, ça été assez facile de l’animer car il a un chapeau et un physique qui inspire quelque chose d’assez facile à trouver, autant pour Cesira, il a fallu tâtonner en suivant la voix d’Ariane [Ascaride] et Alain voulait qu’elle soit énergique, qu’elle se serve de ses mains dans la cuisine.” – Marjolaine Parot, cheffe animatrice

On assiste à une scène de tablée où le père partage un morceau de pain avec ses enfants, et une autre où Cesira se retrouve face à la main de la “Masca”, la sorcière du village. Ces deux moments parviennent à faire passer de l’humour malgré des conditions de vie qui ne sont pas facile à supporter. Les films mêlera des incursions fantastiques aux aléas de leur existence, jusqu’à l’évocation de l’America, cet “endroit où l’argent pousse sur les arbres”.

L’immigration en trait d’union

L’histoire de Luigi et de ses frères est ponctuée par l’enrôlement italien lié à la guerre en Libye, à l’époque une colonie, et par l’embauche dans de gros chantiers de constructions français. Pour incarner ces vécus, Alain Ughetto s’est tourné vers Gérard Meylan pour la narration et Ariane Ascaride pour incarner Cesira, la grand-mère. Afin d’incarner ces personnages avec le plus de justesse possible, l’accent est mis sur la préservation des respirations pour atteindre une stylisation qui tire vers le réalisme afin que le public puisse saisir le naturel des interprétations. Cette démarche artistique d’enregistrement se retrouve dans de plus en plus de projets animés, depuis Les Hirondelles de Kaboul jusqu’à Wendell and Wild, présenté dans cette édition du festival d’Annecy.

“Ces gens-là qui se sont arrachés la peau pour éviter la misère, éviter la misère à leur enfants qui ont travaillé comme des esclaves. Cette charge de nos parents et de nos grand-parents, qu’on le veuille ou non, on la porte en nous, sur nos épaules.” – Ariane Ascaride

Du désir de retrouver les traces de son histoire familiale à la création de Interdit aux chiens et aux Italiens, Alain Ughetto est poussé par la dimension universelle de son récit. Ce Work in Progress conçu avec sobriété met en valeur cette volonté de s’adresser à tous.tes. Je continuerai à suivre l’évolution du film avec bientôt un entretien du réalisateur et des nouvelles des studios d’animation qui ont repris le tournage.

One Comment

  1. Pingback: Interview - Alain Ughetto : "Aller vers l'intime, c'est aller vers l'universel" | Little Big Animation

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *