Critique – Interdit aux chiens et aux italiens



Prix du jury et lauréat du Prix de la Fondation Gan aux Festival d’Annecy, Interdit aux chiens et aux italiens, réalisé par Alain Ughetto (Jasmine), était attendu dans nos colonnes. Il sortira en salles le 25 janvier 2023 via Gebeka :

Début du XXe siècle, dans le nord de l’Italie, à Ughettera, berceau de la famille Ughetto. La vie dans cette région étant devenue très difficile, les Ughetto rêvent de tout recommencer à l’étranger. Selon la légende, Luigi Ughetto traverse alors les Alpes et entame une nouvelle vie en France, changeant à jamais le destin de sa famille tant aimée. Son petit-fils retrace ici leur histoire.

Jasmine, le premier long métrage d’Alain Ughetto, faisait intervenir la main du créateur dans le récit et le modelage de ses personnages. On retrouve cette incursion dans Interdit aux chiens et aux italiens soulignant à la fois l’implication émotionnelle du réalisateur et sa démarche documentaire au sein de sa légende familiale.

Le film s’ouvre sur le dialogue entre le réalisateur/narrateur Alain Ughetto et sa grand-mère Cesira, vocalisée avec justesse par Ariane Ascaride, qu’il n’a jamais connu. Cet échange permet de donner corps à la légende familiale et aux différentes tragédies (guerre, exploitation ouvrière, fascisme) qui ont traversé sa famille. La main et le geste du réalisateur interviennent dans la narration comme pour trouver leur place dans la densité des récits familiaux.

Central à la narration, le personnage de Cesira se découvre avec finesse via son regard lucide et pragmatique sur le monde. Elle dénonce la main mise de l’église sur leur village, les conditions de vie terrible des « sorcières » et l’exploitation des corps ouvriers italiens dans les conflits coloniaux. Le racisme anti-italien se vocalise par le biais de l’affichette « Interdit aux chiens et aux italiens » présente dans les lieux publics, mais aussi par le mépris et les insultes des contremaitres français sur les chantiers. Habitant la Lorraine, l’immigration et la culture italienne a marqué l’histoire minière et quotidien de la région, preuve en est le développement d’une enseigne comme Safi. Le différent entre Alain Ughetto et son père est traité avec bienveillance et tendresse, ce qui apporte une bouffée dans des chroniques intergénérationnelles lourdes de sens.

Le réalisateur garde une innocence dans la reconstitution du patrimoine en plaçant des éléments de décors en brocoli, en courge ronde, en sucre. Il invoque ainsi les moments de bonheurs familiaux et l’importance de continuer à vivre malgré les malheurs de l’Histoire. La chanson de la polenta perpétue l’espoir, l’humour de la grande fratrie et la philosophie de vie de la vaillante Cesira. La musique, portée par Nicola Piovani (La vie est belle), achève de définir ce sentiment.

La mise en scène prend aussi de l’ampleur avec une appréciation des grands espaces des montagnes piémontaises. L’exploration de cette minéralité des paysages sort la stop motion du cadre intime et théâtral de la cuisine de Cesira, et lui apporte une ambition qu’il me tarde de retrouver dans de futures productions françaises telles que Séraphine ou The Inventor.

Interdit aux chiens et aux italiens se trouve être un film d’une grande générosité qui prend au cœur, mais aussi marqué par les blessures profondes de l’Histoire. On en ressort épris de la douceur de la voix d’Ariane Ascaride et touché par ses tragédies familiales. Avec sa stop motion maîtrisée coproduite par les équipes de Foliascope (Wardi) et Vivement Lundi !, il peut tout à fait prétendre à une place de choix dans le programme école et cinéma, et plus de près de nous à une participation au Festival du film italien de Villerupt. Il méritera tout le soutien possible lors de sa sortie nationale en janvier 2023.


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