Critique – Raya et le Dernier Dragon
Critique – Raya et le Dernier Dragon

Critique – Raya et le Dernier Dragon

Enfin ! Après trois mois d’attente, Raya et le dernier dragon, sorti le 5 mars 2021 aux États-Unis, est enfin disponible en France depuis le 4 juin. Malheureusement, comme Soul en décembre ou Luca le 18 juin prochain, vous ne pourrez pas découvrir Raya et le dernier dragon au cinéma mais uniquement sur Disney +.

Prenons le temps de la bande annonce pour regretter de ne pas pouvoir en prendre plein les mirettes, car la qualité visuelle est au rendez-vous. Je retiens une animation particulièrement soignée pour l’eau, présente sous toutes ses formes dans le film (pluie, brouillard, ruissellement, éclaboussure, miroitement sur les lacs ou les canaux, scènes de nage ou de navigation mais aussi des soupes qui donnent faim) ou plus encore pour des scènes de combats fluides, percutantes et rythmées. A noter aussi des moments animés dans un style alternatif avec un gros coup de cœur sur la scène d’exposition de l’univers, rappelant les techniques de superposition de papier découpé ou encore la préfiguration d’un plan d’attaque évoquant des planches de comics ou de manga.

Au delà de sa beauté formelle, que raconte Raya et le dernier dragon ?

Dans le monde fantastique de Kumandra, les hommes et les dragons vivaient autrefois unis et en harmonie. 500 ans plus tard, les forces du mal sont de retour et Raya, une guerrière solitaire, doit retrouver le légendaire dernier dragon afin de sauver son père, dans un pays fracturé en 5 nations devenues ennemies. Au cours de son périple, elle comprendra qu’il faut plus qu’un dragon pour sauver le monde. Confiance et solidarité seront également nécessaires.

Un trio contrasté

Le personnage de Raya répond aux nouveaux codes de la « princesse » Disney : pas de romance à l’horizon, elle poursuit sa quête pour secourir son père en toute indépendance, et la présence d’un adorable compagnon à quatre pattes. Toutefois, Raya n’est pas une princesse. C’est une guerrière solitaire surentraînée aux arts martiaux. Elle évolue dans un univers sombre qui ne manque pas de l’affecter : elle a certes bon cœur mais elle est désabusée et méfiante. Le deuil et la trahison, l’hostilité à laquelle elle est exposée, l’empêchent d’accorder sa confiance.

Disney nous invite à suivre une héroïne bien plus âpre que les princesses habituelles, pour une épopée aux accents politiques, dans un univers dystopique où règnent la xénophobie, le chacun pour soi et le Druun, cette personnification du mal qui éteint toute vie sur son passage. Le dureté de ce monde est incarné par la rivale de Raya, Namaari, qui est elle aussi une combattante accomplie, mais baignée dans les manœuvres politiciennes qui affectent son jugement. Les combats entre Raya et Namaari sont d’une intensité que j’ai rarement vue, tout en vivacité, avec des coups qui portent fort. Ne comptez pas sur des chansons pour égayer l’ambiance, elles sont absentes de cet opus.

Heureusement dans cette ambiance sombre, un personnage fun et adorable brille fort comme un diamant  : Sisu, aka le dernier dragon. Ses couleurs chatoyantes, dignes d’un petit poney, détonnent complètement dans la tristitude ambiante, tout comme ses punchlines en mode RnB font dérailler les dialogues. Loin de faire peur, avec son design carnavalesque et sa bonne humeur à toute épreuve, Sisu est l’incarnation de la confiance dans un monde désenchanté. On pourrait trouver ce dragon qui s’entête à prêcher la foi en son prochain, ridicule et décevant. Pourtant j’aime beaucoup ce type de personnage qui sont d’une bonté intransigeante.

Malgré les difficultés de sa situation, Sisu reste fidèle à ce qu’elle sait être la bonne voie. Son optimisme, presque ridicule face à l’individualisme ambiant, est sa plus grande force. Elle parvient à garder confiance et ainsi, peut-être, à l’inspirer à d’autres. Au final cette attitude qui peut paraître simpliste ou puérile, aura plus d’impact que les coups portés par Raya. L’électricité entre Raya et sa rivale Namaari, l’affection entre Raya et Sisu sont palpables et créent un beau triangle propice à tous les rebondissements.

Un équilibre précaire

Entre les extrêmes de ce trio improbable, trouver l’équilibre est un vrai challenge qui passe par d’autres protagonistes. Et Raya et le dernier dragon n’est pas avare en compagnons. Au cours de leurs aventures, Raya et Sisu explorent les différents pays du monde de Terre du dragon et vont se lier avec un habitant de chaque peuple : un jeune garçon cuisinier, un bébé ninja et sa bande de singes acrobates et un gros guerrier baraqué. Comme la délicieuse soupe du père de Raya dans laquelle toutes les saveurs s’équilibrent, tous ces personnages ont vocation à s’unir pour devenir meilleurs. On peut regretter qu’en multipliant les répétitions de scénario (un pays, un artefact dragonnesque, un nouvel allié) et les personnages, l’émotion manque d’espace pour s’enraciner. Il pourrait pourtant y avoir une réelle profondeur chez ses compagnons reliés par le deuil et la solitude.

Les racines ont aussi besoin d’un environnement propice pour se développer. L’univers de Raya est inspiré de légendes d’Asie du Sud-Est, il s’appuie sur le scénario de Qui Nguyen, retouché par Adele Lim (Crazy Rich Asians), deux scénaristes respectivement d’origine vietnamienne et malaisienne. Raya et le dernier dragon cherche à rendre hommage aux cultures des pays de cette région du globe : Malaisie, Laos, Cambodge, Thaïlande, … Les références visuelles sur les paysages, les décors, les accessoires, les ambiances musicales composent un environnement riche et jamais vu chez Disney. Mais cet univers apparaît aux yeux du public des pays concernés, comme un méli-mélo où leur culture et leurs peuples deviennent interchangeables, comme l’explique Erna Mahyuni, une éditorialiste du Malay Mail, au micro de France Info et le choix de comédiens d’origine chinoise ou coréenne pour le doublage de la version américaine a également accentué ce sentiment. Ces critiques dans un contexte de lutte contre le racisme anti-asiatique appellent les grands studios à développer des pratiques plus respectueuses.

En s’éloignant des stéréotypes de contes de fée, Disney s’attache à construire des personnages et des univers plus complexes. On sent le potentiel effleuré du point de vue des personnages mais pas complètement réalisé. Concernant les univers, la stratégie mondiale de Disney les amène à s’ouvrir à d’autres publics et d’autres horizons. Les réactions évoquées indiquent qu’il y a encore du chemin à parcourir pour séduire le public sur leur propre terrain.

Ce 59è film de Disney, qui est original, semble donc avoir donné du fil à retordre à l’équipe du film. Celle-ci a d’ailleurs pas mal évolué avec Paul Briggs et Dean Wellins annoncés à la réalisation sur la ligne de départ en 2016, c’est finalement Don Hall (Les Nouveaux Héros) et Carlos Lopez Estrada (fraîchement arrivé chez Disney, il est plus connu pour la réalisation de nombreux clips musicaux comme ceux de Billie Eilish ou Katy Perry, mais aussi le film Blindspotting) qui prennent les manettes en octobre 2019 pour mener le projet à son terme.

Une aventure qui finit bien

Malgré ces péripéties, Raya et le dernier dragon a pris son envol et repousse les frontières des Disney habituels : pas de romance, pas de chanson, des combats au corps à corps renversants entre des personnages principaux féminins forts, concentrés sur l’intrigue, qui s’aventurent avec talent dans des champs traditionnellement réservés aux hommes. Mais la déconstruction des rôles genrés s’opère aussi du côté des personnages masculins, en prises avec leurs émotions, qui apprécient de prendre soin des autres et font preuve de flexibilité et d’adaptation, là où nos 3 piliers féminins sont plus rigides et engoncées dans leurs principes.

Pour défricher ces nouveaux territoires, le film fait appel à des codes rassurants en rendant hommage à des classiques (Aladdin, Le monde de Nemo), en allant chercher l’inspiration dans d’autres franchises (Star Wars, Avatar le dernier maître de l’air, Lara Croft, les Pingouins de Madagascar…) ou en reprenant les ingrédients de succès récents comme Vaiana ou En avant. Ces repères de l’imaginaire collectif permettent à Disney de composer un film original mais familier, où chaque clin d’œil est un petit caillou pour aider le spectateur à sortir de sa zone de confort. Et au final, il me restera à l’esprit une image que je n’aurais jamais imaginé voir dans un film Disney : une héroïne qui bascule brièvement du côté obscur, épée au clair dans la foule, en marche pour se venger, dans un moment de désespoir total qui ne dépareillerait pas dans un film Star Wars.

Enfin, je ne peux pas conclure sans vous redire combien j’aurais aimé voir Raya et le dernier dragon au cinéma. Très personnellement, j’aime que le grand écran remplisse tout mon champ de vision, que mon regard se promène dans le film, happé d’un détail à un autre, que la bande son résonne partout autour de moi. Un film Disney est pour moi, d’habitude, un événement de grand spectacle, où la qualité de l’animation m’éblouit. Mon écran de télé n’a pas permis de rendre hommage au travail technique que je pressens dans Raya et je ressors de cette expérience avec une grosse frustration sur ce point. En vrai, un feu d’artifice de dragons mérite une sortie sur un écran de cinéma !

2 commentaires

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