Interview – Anca Damian, réalisatrice de « The Island »

Après plusieurs années à voir les films d’Anca Damian et à les apprécier, il était logique que je finisse par la rencontrer pour une interview ! A l’occasion du passage de The Island au festival international du film de Rotterdam, nous avons pu échanger sur sa manière de travailler et ce qui l’a amené à créer ce nouveau film après L’extraordinaire voyage de Marona.

J’ai pu voir que le film était basé sur le travail de Gellu Naum. Comment avez-vous abordé le travail d’adaptation de son œuvre ? 

Anca Damian : Pour vous dire, il existe quatre sources. Gellu Naum a lui-même écrit sa version de Robinson se trouve dans un monde absurde où il se sent seul. alors, c’était plutôt une pièce de théâtre écrite de façon poétique qui a été reprise par Alexander Balanescu et Ada Milea pour en faire un concert. Ils étaient plutôt fidèles à la pièce dans sa narration.

Moi, je m’en suis plutôt éloigné pour garder le ton poétique, parce que j’ai gardé dans la pièce de théâtre seulement quelques personnages : la sirène, les pirates… mais je les ai placés de nos jours, sur une île de la Méditerranée. Effectivement, Vendredi est un réfugié, ce n’était pas le cas dans la pièce écrite dans les années 80, même si les réfugiés existaient déjà à cette époque. Mais c’est une situation que l’on voit bien plus de nos jours. Je rebondis sur le sens du film, qui n’est pas “ce qui nous sépare” mais “nous sommes tous connectés”. 

La recherche du Paradis, qui est personnelle à chacun, diffère selon les personnages : pour résumer, Robinson le fait dans son imagination. Par contre, Vendredi/Amadou le fait dans sa façon d’interagir avec le monde, la nature, le moment présent. J’ai gardé la musique sans conserver beaucoup de paroles du concert de Balanescu et Milea, mais on en a aussi ajouté. Ce n’est pas vraiment une adaptation, j’ai structuré quelque chose de postmoderne dans son concept. 

« C’est facile de se dire qu’on fait le bien alors qu’il ne se passe rien en réalité. » 

Anca Damian

Selon moi, une œuvre postmoderne donne une nouvelle interprétation à des choses qui existent déjà. C’est la vision du monde d’aujourd’hui qui m’intéressait, c’est la fin d’un type de civilisation où on doit réinventer l’humanité dans laquelle nous nous connectons avec nos valeurs humaines les plus précieuses, et non à un quelconque aspect extérieur. Quand on regarde l’histoire de l’humanité sur ces 300 dernières années, on est sur une société industrielle qui n’a pas trop bougé mais maintenant, c’est plutôt dans la réinvention et la réflexion pour le monde de demain. 

D’ailleurs, si on regarde la dernière image de Vendredi et la Sirène avec les enfants de toutes les couleurs, ce serait ça, ce monde de demain : il doit exister dans la connexion et non dans la séparation. C’est pour ça que Robinson n’a plus sa place dans le monde, il doit s’envoler vers la quatrième dimension de l’univers. Il y a aussi cette ambiguité, tu ne sais pas qu’il va se suicider, qu’il va sauter, qu’il va s’écraser sur les rochers sur la plage et…il s’enfonce dans la quatrème dimension. 

Au sujet de connexion, le film cultive l’ambivalence technologique avec la tablette de Robinson qui est un outil et l’hyper divertissement du moment Burning Man.. 

Anca Damian : Pour moi, faire un film c’est le placer soit dans un passé lointain, soit dans le présent et même un pas en avant dans le futur. Je ne veux plus faire un film des années 2000, c’est trop loin, on n’en est plus là..

Oui, vingt ans, ça commence à dater… (rires)

Anca Damian : (rires) Mais oui, pourquoi parler encore de ça …Le journal de Robinson ne pouvait plus être un cahier, c’est pour cela que j’ai choisi la réalité augmentée. Ces projections se trouvent dans son mental car il n’arrive pas à vraiment changer la réalité. 

On voit qu’il se penche sur sa tablette pour s’échapper de la réalité autour de lui. Pour la fête à la Burning Man il y a plusieurs références, dont le peintre Jérôme Bosch avec Le Jardin des délices où les gens deviennent les objets de leurs désirs. Alors on connait les désirs comme l’alcool et le sexe mais il y a aussi le donut (rires). Ces choses que l’on regarde, ce rêve d’être la femme parfaite à la Barbie. Ces rêves deviennent une partie matérielle de leur corps, comme c’est le cas pour les pirates. 

Le Burning Man, cette fête de trois jours dans le désert avec beaucoup de feu, illustre le Purgatoire et possède quelque chose qui tient du rituel. Bien sûr, Grand-mère nature et l’éclipse arrivent par dessus ça et renversent l’alchimie du lieu, il n’y a plus de nuit pour Robinson, la mer se  transforme en or pour Vendredi, c’est de là que vient son costume de Superman en référence à sa couverture de survie du début du film.

La Grand-mère nature est devenue une espèce de mante religieuse géante qui mange tout, et ça y est, on le sait. C’est la règle ! On sera tous mangé par Grand-mère nature mais Robinson doit entrer à l’intérieur d’elle pour tourner le bouton du dérèglement (rires) J’ai imaginé l’intérieur différent de l’extérieur, comme une très grande cathédrale lumineuse. C’est là que Robinson sacrifie sa tablette, ses mémoires, sa vie, ce qui détourne Grand mère nature, et c’est le feu qui purge la fête. Et on recommence…

Cette esthétique est très lumineuse, fait très “images de vacances” qu’on a l’habitude de voir dans des comédies comme Bob l’éponge ou Hôtel Transylvanie 3. Cette esthétique était-elle un moyen pour que le spectateur de ne pas détourner le regard du propos politique ?

Anca Damian : Oui, pour moi, il y a trois choses. Premièrement un film doit être beau, ça c’est sûr, quand le spectateur paye son billet pour entrer dans la salle, il doit recevoir quelque chose d’une certaine beauté. On construit tant de choses moches, qu’au moins au cinéma on peut avoir accès à la beauté.

Ensuite, il y a le malaise au-delà de la beauté. Même le rose qui a l’air un peu chimique du nuage…je me dis que si on regarde la fin du monde, autant que ce soit beau, c’est si bon d’être là. On va tous mourir, mais c’est si beau (rires)

(rires)

Anca Damian : La troisième chose, je pense que les choses de la vie sont toujours mélangées. Ce n’est jamais d’un côté le noir et le blanc, on pleure, on rit. Tout ça coexiste dans le moment, c’est une comédie tragique, il n’existe pas l’un sans l’autre. Il faut que ce soit divertissant, car plus on s’amuse, plus lourd est le poids du message à la fin du film. Si on reste dans le drame, on ne ressort pas avec la même gravité. Je fais une parenthèse mais l’humour ici est plutôt absurde, à la Monty Python, car cela peut surprendre le public dans son attente. C’est plutôt dans cette direction là, ce n’est pas de l’humour grossier 

En rapport avec la politique et la gravité, on retrouve un regard critique sur les ONG et sur l’exploitation du corps des réfugiés. Comment avez-vous implanté ces réflexions dans votre film ?

Anca Damian : J’ai effectivement fait des recherches dans cette direction-là. Avec Vendredi, j’avais un réfugié qui m’a aussi inspiré physiquement le personnage. Je l’ai rencontré par le biais d’un photographe qui a suivi deux cents réfugiés à partir de leur sauvetage sur un bateau au large des côtes libyennes. On croit toujours qu’ils arrivent sur les côtes italiennes, mais en réalité c’est une chance d’arriver en Europe. 

D’ailleurs, j’ai été frappé par les images et j’ai rencontré plusieurs fois le journaliste, qui m’a mis en contact avec ce réfugié. Pour en revenir au paquet de cigarette donné à Vendredi, il lui a été payé quatre dollars pour un mois de travail en Sicile. D’ailleurs si Robinson est déçu, c’est parce qu’il veut aider les réfugiés mais c’est contraire aux lois et aux règlement en Europe. 

C’est d’ailleurs une bataille légale qui a été gagnée, il y a peu en France ! (ce qui s’est passé avec l’affaire Cédric Herrou, ndr) D’un côté le droit à l’humanité n’existe plus, mais de l’autre l’Europe a mis des choses en place des procédures avec les meilleures intentions, seulement ça ressemble finalement à la ville de fin du film, avec son côté carcéral à peine maquillé. 

Et quand je dis les “les meilleures intentions”, ce sont pour les isoler, pour les bloquer…d’un point de vue humain, on n’est plus habitué à regarder ces personnes avec humanité. Comment peut-on se mettre à leur place ? Si la situation touchait un frère ou quelqu’un d’européen ce serait radicalement différent car dans ce cas-là, les médias communiquent. Des milliers de personnes passent par ces épreuves mais comment considérer  nos actions sans être hypocrite vis à vis de ça ? C’est facile de se dire qu’on fait le bien alors qu’il ne se passe rien en réalité. 

C’est vrai que la communication autour des ONG est très angélique…

Anca Damian : Dans les ONG, il y a une première séparation : celle entre les morts des vivants. Le mort devient un objet dans un sac et le vivant se retrouve dans un endroit un peu carcéral l’organisation se doit d’essayer soit de le faire s’intégrer, de vivre et de trouver des solutions. 

Si on regarde comment tous ces gens sont arrivés et comment ils sont prêts à risquer leur vie à vingt ans pour arriver ici. Le réfugié qui m’a servi d’inspiration pour Vendredi est venu du Mali, puis il a été exploité pendant deux ans en Libye. Là bas, les gens sont vendus pour 40 ou 50 dollars, c’est de l’esclavage moderne. Cela ne procure aucune réaction globale réelle de la part des pays d’Europe. Sa famille a payé pour le mettre dans un bateau, l’embarcation était pleine de morts du groupe du voyage précédent, ceux qui n’ont pas survécu.

Déjà tu te mets dans un bateau, toi qui a traversé le désert, l’esclavage, la mort des gens qui eux aussi avaient le même âge que toi et qui n’ont pas survécu. Ces personnes ont vu la mort et on les regarde comme des objets qui n’ont pas le droit de vivre, ou exploités pour quatre dollars. 

J’ai eu l’occasion de voir Flee et je constate que l’animation apporte de la franchise à ces témoignages, contrairement aux films live qui peuvent être construits par le biais du sauveur… 

Anca Damian : Si tu démarres un travail en animation, qui est très long, tu dois entrer dans cette vérité, sinon ça n’en vaut pas la peine.


Anca Damian prépare un nouveau projet de long-métrage intitué Starseed, présenté aujourd’hui à Cartoon Movie 2022.



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