Nommé aux César, lauréat du Prix France Télévisions du court-métrage 2019 et d’une mention spéciale du jury SACD au Festival International du Court-Métrage de Clermont-Ferrand 2019, Raymonde ou l’évasion verticale de Sarah Van Den Boom. Deux ans après L’Ogre de Laurène Braibant, je me penche sur les dessous de Raymonde ou l’évasion verticale aussi produit par Papy 3D.

Le potager, les petits pois, les pucerons et les culottes sales, Raymonde en a vraiment assez. Tout compte fait, elle préfèrerait le sexe, puis l’amour, puis l’immensité du ciel…

Avec la réalisatrice Sarah Van Den Boom, nous avons discuté de la dualité entre désir et religion du personnage, ses inspirations et le mélange de techniques. Sortez votre boite de Quality Street, la vaisselle de grand-mère et un plaid pour découvrir cet entretien.

Dans le court métrage, on retrouve un traitement du désir que vous aviez déjà abordé dans La femme squelette. Comment avez-vous traité de ce sujet avec Raymonde qui est un personnage plus âgé ? On a moins l’habitude de voir la sexualité explorée chez ce type de personnage.

Sarah Van Den Boom

Sarah Van Den Boom : C’est un film qui a de multiples causes, c’est pour cela que j’ai du mal à débroussailler quand on me demande le cheminement. ça a correspondu à une période où certaines actrices hollywoodiennes ont levé le drapeau pour signifier qu’il y avait finalement peu de rôles pour des femmes d’une cinquantaine d’année. C’est en fait un âge peu représenté au cinéma et aussi en littérature, c’est une période de la vie des femmes où elles n’intéressent plus personne et elles disparaissent des radars.

J’ai eu envie de parler de cette période là d’autant plus que je m’y dirige, j’ai maintenant quarante quatre ans et ça m’intéresse de m’y frotter et de voir comment on entre dans cet âge-là. C’est en tous cas un des points de départ de la fabrication de Raymonde ou l’évasion verticale.

On retrouve aussi un tiraillement entre sa foi, son envie de rester droite (l’église et ses rituels quotidien) et ses désirs. Comment avez-vous géré cet équilibre lors de l’écriture ?

SVDB : J’avais envie de faire un personnage atypique, qui soit en décalage par rapport à la société dans laquelle elle vit et au départ c’était un désir diffus. Ce personnage vit dans un monde rural à une époque incertaine, mais on pourrait situer ça juste après la seconde guerre mondiale ou lors de l’entre deux guerres, même si il n’y a pas vraiment de période clairement identifiée. Par exemple, il y a dans la maison un Minitel, ce qui est complètement anachronique.

Au niveau général, la religion est quelque chose d’assez présent dans la vie de Raymonde, c’est quelqu’un qui a toujours respecté les règles et qui a toujours écouté sa maman, et qui a toujours tout bien fait ce qu’on lui a dit de faire pour être quelqu’un de bien. Elle se rend compte que ça ne fonctionne pas et que ça ne l’a pas rendu heureuse, et qu’elle se retrouve à cinquante ou soixante ans dans une situation qui est en fait une impasse.

Parallèlement à ça, j’ai une grande fille de dix huit ans qui a toujours été particulière et en décalage par rapport à ses camarades de classes. Elle avait une intense phobie scolaire qui fait qu’elle ne pouvait plus mettre un pied à l’école. On a été voir des spécialistes et c’est le diagnostic de l’autisme qui est tombé. C’est plus arrivé comme un soulagement car ça lui a apporté des réponses à ses questionnements qu’elle avait depuis toujours, et aux nôtres aussi.

La volonté de travailler sur un personnage féminin totalement en décalage est venu inconsciemment de sa situation en tant que jeune fille en difficulté. Donc, il y a plusieurs causes au départ de ce projet…

Au niveau technique, il y a un mélange entre stop motion et 2D. Comment avez-vous géré ce travail avec les différents studios ?

SVDB : Au départ, je viens de la 2D alors la stop motion est vraiment un travail complètement différent au niveau de la production. Il y a des coûts différents, il y du matériel qu’on a pas en 2D. ça me faisait très envie et ça me faisait très peur car chez Papy 3D, on ne sait pas produire ça. On s’est associé avec JPL Films qui nous a apporté son expertise, j’ai pu du coup me reposer en toute quiétude sur leurs connaissances pour fabriquer ce film en stop motion.

Pour la 2D, j’ai travaillé avec un studio avec lequel je suis habituée : le studio Train Train à Lille. La partie en animation traditionnelle a été fabriquée après la partie en stop motion. Elle a été faite quasiment en même temps que les effets spéciaux et le gommage des rigs (ndr : les structures maintenant en place les marionnettes lors de l’animation).

Avec quelles inspirations avez travaillé pour élaborer l’univers de Raymonde ? Que ce soit son environnement avec sa petite vaisselle ou même la nature très verticale qui annonce la fin du court…

SVDB : C’est une inspiration très familiale, les gens de ma famille ont reconnu la petite maison sans même que je leur dise. C’est un bâtiment qui appartenait à mes arrières grands parents dans le Morvan et qui est restée complètement dans son jus car mon grand-père vivait dans le souvenir de ses parents. Il l’a entretenue… enfin il a déjà empêché de s’écrouler, mais jusqu’au point de garder les affaires dans les placards. Il y a des malles pleines de corsets et dans les armoires, il y a encore les chemises de nuit de mon arrière grand-mère et les vestons de mon arrière grand-père.

C’est une petite maison qui est donc restée la même à un point qu’on imagine peu, mes oncles ont en fait conservé le lieu dans son état, ça devient une forme d’objet en soi. Quand mes frères et sœurs et moi la récupéreront, je pense qu’on va la garder car elle représente un tout, c’est une sorte d’écomusée familial.

Cette maison là a été le point de départ de Raymonde, elle lui donne un cadre, on va dire.

Avez-vous écrit le personnage en pensant à Yolande Moreau ou est-ce un choix qui s’est fait par la suite ?

SVDB : J’entendais la voix de Yolande Moreau en écrivant le scénario, d’autant plus que j’adore le film Séraphine où elle incarne une femme comme ça, qui est un peu en décalage. Elle incarne toujours ce type de personnage, Séraphine en particulier a une parenté avec Raymonde, je pensais très fort à elle mais étant donné la stature de Yolande Moreau, je ne pensais pas qu’elle accepterait de jouer dans un court métrage.

On a du coup fait des essais avec d’autres personnes mais ça ne correspondait pas, je voulais vraiment une voix terrienne. Yolande Moreau a ce côté terrien très incarné et en même temps très naturel, il ne fallait pas une actrice qui joue à la femme de campagne du début de XXème siècle mais quelque chose de très naturel.

Donc, j’ai proposé à Yolande via son agent, et elle a contre toute attente accepté, c’était une super expérience !

Le choix animalier pour les personnages était lui aussi dans la gestation du court ?

SVDB : Le personnage central était Raymonde et les autres personnages ont été tricoté autour d’elle. Dès le départ, elle avait une tête de chouette, je voulais écrire cette histoire-là, peut-être inconsciemment à cause de ma fille. je voulais qu’elle ait un visage assez inexpressif, assez impénétrable. Le visage de la chouette est à la fois touchant et très joli, parce que c’est très beau comme animal mais c’est inexpressif. Bon, elle est devenue plus expressive au fur et à mesure que j’ai travaillé avec David Roussel sur la marionnette. Il lui a trouvé des expressions pour la rendre plus vivante.

Je voulais une chouette car elles vivent en périphérie des villages, pas très loin des hommes et elles se nourrissent de souris et en même temps elles n’entrent pas dans la vie quotidienne d’un village. Je voulais que les autres animaux du village soient des animaux domestiques tandis que Raymonde, étant une chouette, aurait du mal à rentrer dans leur univers.

Le personnage de fin est un corbeau, un oiseau de mauvais augure qui va prendre le relais de Raymonde, en fait.

Avez-vous d’autres projets en cours ?

SVDB : Oui, j’ai deux projets en germination. C’est un peu tôt pour en parler mais c’est un projet de court et un projet de long métrage.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *