Retour sur « Élémentaire » de Peter Sohn


Sorti sur nos écrans le mercredi 21 juin 2023, Élémentaire est le dernier né de Pixar. 27e long-métrage du studio, après Buzz L’éclair et Alerte Rouge. Réalisé par Peter Sohn, qui fait ses armes sur Le Voyage d’Arlo et le court-métrage Passage nuageux , deux influences que l’on trouvera de manière plus ou moins subtile dans cette nouvelle intrigue.

Dans la ville d’Element City, le feu, l’eau, la terre et l’air vivent dans la plus parfaite harmonie, ou presque. C’est ici que résident Flam, une jeune femme indépendante au caractère enflammé, et Flack, un garçon sentimental et amusant. L’amitié qu’ils se portent remet en question les croyances de Flam sur le monde dans lequel ils vivent…

Je n’avais rien vu, ni entendu sur Élémentaire avant d’aller le voir début juillet. Les actualités des drames innommables de juin 2023 en France m’ayant fait fuir les informations. L’introduction du film ne fait pas dans la subtilité. Ce qui a, apparemment, interrogé une partie de la presse, et en l’affirmant au contraire la nécessité pour une autre. Alors quoi ?

L‘animation est-elle politique ? Oui

Lorsque l’on prend le temps de la rétrospection, on se rend bien compte que le questionnement de la migration et de l’intégration n’est pas un sujet nouveau pour Disney ou même pour Pixar. Que ce soit avec la tentative d’intégration dans la Petite Sirène, de colonisation et de tolérance dans Pocahontas, de partage et d’appréhension d’une modernité dans Toy Story, d’acclimatation et de désir d’évolution dans Wall-E et même de choc des classes dans La Belle et le Clochard, de racisme ordinaire dans Zootopie… Autant dire que le débat est clos. Les dessins animés, en 2D puis en 3D, ont toujours tenté de traiter de ces sujets sociétaux et politiques que sont l’immigration, l’intégration, la tolérance et la tentative d’harmonie entre plusieurs cultures qui, de prime abord, n’ont pas l’air de pouvoir s’accorder.

Élément City se présente comme une ville moderne où tous vivent en harmonie. Mais seuls trois des quatre éléments y vivent. Les Flamboyants débarquent dans cet environnement qui n’a jamais été prévu pour leur nature élémentaire, provoquant une inadaptation et une réclusion. Dans cette ville dense, le métro les écorchent en éclaboussures. Les flamboyants doivent se couvrir pour ne pas brûler les terriens qui les craignent, doivent contenir leurs émotions pour éviter de déranger les aériens qui les évitent. Et les aquatiques sont leur plus grande peur.

La famille de Flam arrive par bateau dans la grande capitale moderne, ne parlant pas la langue certes mais étant animée et enflammée d’un espoir ardent : l’accès à la modernité et à la richesse par le travail, le rêve américain classique. Ne reniant pas les racines et le folklore, leur tradition trouve une forme de mutation dans ce nouveau monde où le savoir-faire est marchandise. Le travail est digne de rémunération et d’intégration. Le Foyer, boutique de la famille flamboyante de Flam est un lieu où l’on se retrouve n’importe quand pour manger, boire et commérer.

Fire Town est donc dans le bas de la mégapole. Elle ressemble sans s’y méprendre à un quartier populaire à l’écart. L’urbanisme nous raconte une précarité familière et populaire, les immeubles sont inégaux, en patchwork multiculturel. Les habitants se connaissent, le rythme est fait de voiturette et de scooter. Cela va moins vite et on se voit davantage. Il y a une inscription plus marquée d’une « culture sud » : musique au consonance orientale ou d’Afrique du nord, écriture en volutes, et bâtiments en matériaux plus brutes que du verre ou de l’acier plus « propre » et plus « pur » que dans les hautes eaux…

C’est un monde populaire où l’on se côtoie et où l’on se partage le quotidien qui fait … chaud au cœur. Où l’effervescence d’une vie brûlante trouve sa place malgré un ruissellement aquatique omni-menaçant.

Vous l’aurez compris, le message du film n’est pas subtil, et je n’ai pas la sensation qu’il cherchait à l’être. Quand Flack débarque à travers les failles de la boutique et interprétant les sacrifices d’une famille pour bâtir son foyer comme un ensemble d’infractions… Le message est clair. On parle la même langue, mais on ne lit pas le monde de la même manière. L’émotion et l’empathie de Flack résonnent avec notre propre sens moral et citoyen. Les règles semblent absurdes face à la volonté individuelle de se bâtir une vie de dur labeur.

Des personnages élémentaires mais denses

Les personnages sont monolithiques… Les aériens sont compulsifs mais malléables, les terriens un peu énigmatiques mais colorés, les aquatiques ont des émotions ruisselantes et les flamboyants ont un caractère « tout feu, tout flamme »… C’est un peu cliché mais utile à la narration d’Élémentaire.

Et les personnages, même secondaires, trouvent tout de même une complexité dans leur narration. La directrice Alizée Cumulus (Déborah Perret que l’on reconnaît depuis Elastigirl des Indestructibles) flotte entre soutien maternel et sportif, les familles quasi-complètes aquatiques et flamboyants colorisent et enrichissent les récits individuels de Flam (Adèle Exarchopoulos) et de Flack (Vincent Lacoste). Le père de Flam, Brul Lumen (Gabriel Le Doze), interprète des enjeux de tradition familiale, de rejet et de fierté qui influent sur sa fille comme sur Flack, là où la mère de Flack, Aquanetta Delamare (Céline Montsarrat, notre Dory) ouvre des perspectives d’avenir à Flam.

Les « amitiés » ne sont pas très présentes mais cela semble nécessaire ici, car le film nous parle de la famille, du lien que l’on noue avec ses racines ou que l’on dénoue de leur poids…

Flack est le personnage de l’émotion, de la compassion. Il fait du bien et nous réaffirme bien régulièrement le propos moral du film. Il s’attache à ce qui compte, l’amour familial, les rêves de Flam, la beauté des choses. Il rechigne à appliquer les règles froides d’une administration sans contact, qui se glisse de tuyau en tuyau pour atteindre les hautes sphères nuageuses des formulaires…

Flam, à son « opposé » ne sait exprimer ses émotions que sous un seul et unique filtre : la colère, ou la frustration. Elle est donc destinée à exploser en permanence, car confrontée aux injustices et à sa propre ambivalence, elle ne sait pas comment lâcher du lest. « Nageant » entre loyauté, désir de plaire à son père et sa créativité, désir de nouveauté, il est difficile pour elle de prendre du recul. Impossible presque de se projeter au delà de Fire Town, au delà de son reflet qu’elle n’aperçoit que lorsque l’eau (cet élément maudit et mortel) ne passe au dessus de sa rue.

Et c’est là qu’Élémentaire prend son sens. 

Une animation inventive, divertissante et sensée

L’eau et le feu, au delà de leur animosité moléculaire sont deux acteurs de l’action, de l’intrigue et donc de l’élément filmique. Pixar se démarque une fois de plus par sa capacité d’invention. L’eau n’est pas simplement un élément qui s’évapore ou noie. L’eau est le livre ouvert des sentiments de Flack ; elle hurle quand il se met les mains devant la bouche, elle devient une vague d’applaudissements que tout le monde partage. L’eau est un miroir des émotions : Flam peut enfin se regarder lorsque l’eau s’écoule à travers elle. Elle reflète sa lumière et la transforme en couleurs multiples et potentiels. L’eau devient la même lumière que le feu fait chatoyer le monde de Flack. Le feu fait vibrer les cristaux lorsqu’ils se colorent de Flam toute entière, Flam façonne l’irréparable et fige le sable dans une transparence plus solide que n’importe quelle glace. Lorsque le père de Flam forge des croquettes de brasier avec ses deux bras, on est fasciné de l’inventivité.

C’est un divertissement permanent et joliment rythmé.

Et le film nous invite à rêver du contact impossible, de l’eau et du feu. Lorsque les deux adolescent traversent les grilles par la nature même de leur état… « On se demande à quoi elles servent ». Et nous aussi, à quoi servent ces murs qui séparent l’inarrêtable. Le dessin-animé réaffirme sa place initiale, celle de nous faire croire, de nous faire désirer l’impossible.

Une identité musicale organique mais familière

Depuis quelques temps, suite à la saga Toy Story ou même Cars, le studio nous a aussi habitué, au-delà de la virtuosité technique de l’animation, à une empreinte identifiable du point de vue de la bande originale. 

France : Il m’a rappelé très régulièrement la musicalité aquatique et contemplative d’un Monde de Nemo. Ce qui n’est pas surprenant lorsque l’on regarde son compositeur qui se trouve être Thomas Newman. Il avait avec Nemo créé une réelle identité musicale.

Camille : Mais cela n’empêche pas la musique d’être toujours au bon endroit et au bon moment. Elle nous transporte dans l’histoire et mêle avec brio des sonorités organiques (l’usage des chœurs et des onomatopées en percussions de voix, notamment) à d’autres plus pop, voire rock. Un melting pot musical à l’image de la ville dans laquelle évoluent les personnages.

La thématique du transfuge, un questionnement intemporel

Nuançant mes propos des premiers paragraphe, je dirais qu’au delà d’une thématique politique, Élémentaire nous fait toucher à un sujet sociologique, celui du Transfuge. Depuis le prix Nobel d’Annie Ernaux, le terme est revenu au devant de la scène intellectuelle et il est un sujet que nous côtoyons et, pour beaucoup, vivons à chaque génération. 

Quitter sa condition sociale. La quitter, la fuir, l’abandonner, la dépasser, la transformer, la traverser. Se diriger de l’une vers une autre par ambition, nécessité et désir. Lorsque Brul Lumen part de son pays, il est ambitieux et désireux de modernité, il ne reste pas moins respectueux et fier de ses origines, de sa famille, de son propre père. Celui-ci l’a rejeté et renié d’avoir fait un choix différent de son chemin, pensait-il, tout tracé. Ce poids est à la fois une amertume qui pousse Brul à toujours aller de l’avant, et à la fois un souvenir qu’il chérit au travers de la flamme bleue. Symbole de sa culture et de ses racines. Le deuil que vit Flack avec la mort de son père l’amène à vivre pleinement et à ne rejeter aucune émotion de peur de les regretter, au point qu’il est prêt à sacrifier son existence, pour que Flam puisse accomplir la sienne. Car contrairement à Flam, le poids de son déterminisme est une absence, et non une omni-présence, il effectue un travail qui ne lui plaît pas, pour respecter la mémoire de son père. Mais il n’y est pas confronté tandis que Flam, elle, porte la culpabilité des sacrifices de son père et ne sent pas digne de ne pas vouloir les poursuivre. Elle est l’image même du combat du transfuge, de ces tiraillements ambivalents qui font la complexité d’un être animé d’amour et de volonté.

C’est pourquoi l’on pleure lorsque le projet est révélé, et que les parents d’un côté comme de l’autre se trouvent favorables et encourageants. Et le dernier salut de Flam envers son père est un signe non pas de séparation mais de transmission vers une autre forme de migration : l’avenir.

Pour Conclure

Camille : On se réjouit de voir sortir un film comme Élémentaire qui réaffirme l’identité Pixar (visuelle comme narrative) au sein de la fusion Disney•Pixar. Élémentaire est particulièrement inventif et pertinent sur ses choix. Il offre le meilleur des deux studios :

  • Un message universel, la quête d’identité de l’héroïne et sa relation à la famille (ce sont toujours des aspects très présents dans les films Disney).
  • Une véritable innovation technique en terme d’animation, une recherche visuelle pleine de sens, qui raconte quelque chose en soi. Pixar est attendu sur cet aspect, ce fait de repousser les limites du storytelling visuel.

Pixar réaffirme donc leur positionnement originel : raconter des histoires Disney dans des mondes plus originaux, plus inventifs, plus profonds, en explorant l’imaginaire au-delà des frontières de ce qui a déjà été tenté en animation, à travers des angles artistiques comme la mise en abyme, la personnification du spirituel ou de concepts abstraits, l’anthropomorphisation d’éléments non animés etc., comme l’avait déjà fait Vice Versa (dont une suite est en préparation !). Un évolution dans le bon sens depuis En Avant.

France : Élémentaire m’a fait ressentir énormément de joie, de tristesse. M’a rappelé des moments de mon enfance, de mon adolescence et de ma vie d’adulte. Je trouve l’esthétique « émerveilleuse ». J’avais crains au début par les bandes annonces une redite de Zootopie, il n’en est rien. Le propos est tout autre, il n’est certes pas subtil mais il trouve une complexité dans sa sincérité.

C’est un moment doux et sans ratés.

Élémentaire est toujours visible en salles.



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