Critique – Inu-Oh



Après une période de forte activité, enchainant depuis 2017 les longs-métrages et séries, depuis Night is Short, Walk on Girl jusqu’à Keep Your Hands Off Eizouken !, Masaaki Yuasa aura considérablement enrichi son éventail d’œuvres, avec comme culmination ce dernier long-métrage en date, Inu-Oh. Le film, montré en Work in Progress en 2020, a été présenté en séance spéciale au dernier Festival international du film d’animation d’Annecy après un passage à Venise.

Inu-Oh est né avec une difformité physique l’obligeant à cacher chaque parcelle de son corps sous des vêtements et à recouvrir son visage d’un masque. Sa vie de paria change lorsqu’il rencontre Tomona, un joueur de biwa atteint de cécité. Ils deviennent partenaires de scène afin d’assurer leur survie et grâce à leur duo de danse et chant, atteignent le statut de véritable célébrité.

Adapté par Nogi Akiko (I am a HERO), le scénario de Inu-Oh, basé sur le roman Le roi chien d’Hideo Furukawa, est étroitement lié au conflit 200 ans auparavant entre les clans Genji et Heike, qui constitue l’histoire de fond du film : la geste de Heike (un récit également au menu de The Heike Story, la première série de Naoko Yamada chez Science Saru).

Cette lutte sanglante pour la suprématie qui a vu perdre les Heike alimente ici en sous-main les intrigues entre les personnages et leurs destinées respectives : Tomona, jeune pêcheur devenu moine joueur de biwa, a perdu la vue à cause d’un artefact maudit de cette époque tandis que Inu-Oh doit sa forme monstrueuse à un accord passé entre son père et des esprits vengeurs des Heike.

Au cœur du film se trouve également le poids de la politique sur les récits officiels et la mémoire populaire, entre scandale artistique et conformation narrative : un aspect qui est magnifié par la décision de Yuasa de faire de notre duo une évocation des musiciens modernes. C’est donc via des rythmes et des mises en scène spectaculaire convoquant Queen, Elvis, Klaus Nomi, Michael Jackson ou encore Jimi Hendrix que se déploie Inu-Oh, enrichissant au fur et à mesure une narration aussi tragique que magnifique.

Articulé autour des trois numéros musicaux principaux que sont « Le tumulus des bras », « Baleine » et « Commandement Dragon », le métrage n’en oublie pas le portrait d’un époque en pleine mutation, où l’art et la recherche de vérité subissent un ressac de la part du pouvoir, ce que Tomona/Tomoichi, véritable rebelle qui veut chanter ce qu’il désire, subit de plein fouet : à mesure que son comparse Inu-Oh gagne en popularité (et perd en monstruosité), c’est le jeune moine et le mouvement qu’il a suscité qui se retrouvent de plus en plus isolés et en marge, finalement abandonnés par tous et Tomona, son leader de facto, déformé et détruit par ses bourreaux.

Le character design, signé Taiyō Matsumoto (Amer Béton), possède la même patte que dans Ping Pong The Animation, et est ici animé à la perfection, dans les moments les plus soutenus comme dans les plus introspectifs, teinté d’une esthétique rappelant les estampes ukiyo-e tout en transgressant dès que possible ces règles en faveur de l’inattendu.

Les décors sont quant à eux aussi multiples et malléables que les personnages, alternant ambiance d’un naturalisme saisissant à celui des décors des spectacles, plus artificiels et très détaillés dans leurs mécanisme d’action ; un aspect que l’ont retrouvait dans Night is Short, Walk on Girl, ici poussé à son paroxysme.

La musique, évidemment prépondérante, a été composée et en partie jouée par Yoshihide Ōtomo. Les spectacles, rythmés par les chansons originales interprétées par Avu-chan (Inu-Oh) et Mirai Moriyama (Tomona) font merveille et possèdent une spontanéité qui égalent la vibrance de l’animation.

A ce titre, les sentiments qui avaient été confié par Caroline lors de son compte-rendu des sept premières minutes se sont révélés très justes dans l’appréhension de ce que le film pouvait être. Il nous avait été caché l’aspect spectaculaire des numéros musicaux, surtout affiché en terme de note d’attention, bien que l’on sache désormais que Yuasa a tout a fait rempli cette promesse.

Soutenu par une aide de la 3D parfaitement intégrée à l’univers visuel, Inu-Oh porte tous les signes d’un film de son auteur : un sens intérieur et extérieur de l’errance, cette folie contaminante couplée au montage et à la musique, une projection frontale tantôt cruelle, tantôt touchante de ses personnages et un humour teinté de fatalisme ajusté d’une note d’espoir qui clôture l’histoire de manière émouvante.

Inu-Oh est prévu pour une sortie en France le 23 novembre 2022 via Star Invest Films.


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